|
3- Les récits de la Nativité
Introduction
Nous avons vu que dans sa datation des évangiles le Cercle
Zététique prenait quelques libertés avec la
rigueur historienne. Cette tendance va se confirmer dans l'analyse
des récits dits "de la nativité",
c'est-à-dire de la naissance de Jésus. Mais avant
d'explorer les nombreuses inexactitudes de détail sur
lesquelles le CZ bâtit son raisonnement, nous devons critiquer
le choix de l'évangile de l'enfance comme base textuelle
permettant d'argumenter contre l'existence de Jésus.
En effet, les récits concernant l'enfance des grands personnages
de l'antiquité sont rarement des récits historiques. La
plupart du temps, ils contiennent des miracles et des prodiges qui
sont autant de signes annonçant le destin du grand homme.
C'est vrai même dans les milieux les plus éduqués,
par exemple chez Suétone. Il n'est pas étonnant qu'on
retrouve le même genre de miracles dans les récits de
l'enfance de Jésus. Les incohérences et le merveilleux
ne sont donc pas plus des arguments contre l'historicité de
Jésus qu'ils ne le sont contre l'historicité de Jules
César ou d'Auguste.
Dans ces conditions, le choix des évangiles de l'enfance n'est pas
le plus heureux pour démontrer l'inexistence de Jésus,
puisque voilà un épisode sur lequel on s'attend, a
priori, à trouver un grand nombre d'incohérences et de
légendes. Malgré tout, nous allons montrer qu'en
balayant la couche d'approximations dont le CZ recouvre la question,
il est possible de tirer de ces récits mythiques des détails
historiques.
A la suite du CZ, nous allons nous intéresser d'abord à
la date de naissance de Jésus, puis à son pays
d'origine.
L'année de naissance
Lorsqu'on évoque un personnage depuis longtemps disparu, on ne considère
pas comme anormal que sa date de naissance exacte soit oubliée.
On est suffisamment heureux déjà si l'on connaît
son année de naissance, qui intéresse de toute façon
bien moins que ses actes et ses enseignements au cours de sa vie
adulte. Mais ce n'est sans doute pas ce que pense le CZ qui a choisi
d'examiner les récits de la nativité, et questionne :
Ne devrait-on pas
penser qu'une date de naissance est un fait brut et non une
élaboration théologique ultérieure?
Ceci est un raisonnement anachronique d'un homme du XXe siècle
habitué à la rigueur de l'état civil. Dans le
monde antique, il fallait habiter une cité prospère et
venir d'un milieu favorisée pour que votre date de naissance
fût précisément enregistrée. Nous n'avons
donc aucune raison de nous attendre à ce que celle de Jésus
nous soient parvenue avec un quelconque degré de certitude.
Tout au plus peut-on parler de probabilité qui pointe vers
telle ou telle date. Malgré cela, nous allons voir que la
question de la date de naissance de Jésus est moins confuse
que le CZ ne la présente.
le recensement de Quirinius
Après nous avoir dit que l'évangéliste Matthieu place la
naissance de Jésus au temps du roi Hérode, et que Luc
la place soit sous le règne d'Hérode, soit quelques
mois après sa mort, le CZ exhibe quelques incohérences
chronologiques :
Mais le même
Luc (est-ce vraiment le même Luc, d'ailleurs?) vient tout
compliquer. Il précise que Jésus vient au monde pendant
le premier " recensement de Quirinius ", gouverneur de
Syrie. Ce premier recensement est connu : il fut ordonné par
Rome pour fixer les taxes directes en Judée, en 6 de notre
ère. Ce qui fait au moins 10 ans d'écart avec la
datation précédente. L'incompatibilité est
totale : Jésus est au seuil de l'adolescence chez Matthieu
tandis qu'il vient de naître chez Luc. Luc nous apprend
plus loin que Jean Baptiste prêche en " l'an quinze du
principat de Tibère ", soit en 28, et que Jésus
commence peu après sa vie publique à " environ
trente ans ". Une soustraction suffit à démontrer
qu'il se trompe, puisque 28-6 =22 et non " environ trente "...
Encore une erreur de prés de 10 ans.
Le CZ semble ne pas ignorer -mais pourquoi ne le dit-il pas plus
clairement ?- que la référence à Quirinius
a de bonne chance d'être une interpolation. La question n'est
pas tranchée, et rien n'assure qu'elle le soit jamais.
Toujours est-il que la référence à Quirinius
doit être considérée avec la plus vive suspicion.
Or les deux écarts de 10 ans que dénonce le CZ sont
tous les deux construits en prenant Quirinius pour référence.
Si l'on retire Quirinius, et que l'on s'appuie sur les trente ans
attribués à Jésus autour de l'an 28, nous
faisons remonter la date de naissance de Jésus autour de -3
(rappelez-vous qu'il n'y a pas d'année 0 : après l'an
-1 vient l'an 1). Autrement dit, les deux erreurs d'une dizaine
d'années avancées par le CZ sont toutes les deux
construites à partir de la même base, le recensement de
Quirinius, alors même que le CZ semble en connaître le
manque de fiabilité.
Penchons-nous donc sur ce "premier recensement de Quirinius" qui
d'après le CZ date de l'an 6, et détaillons les raisons
pour lesquelles le CZ aurait dû le considérer avec plus
de prudence.
Un argument de datation
Si Quirinius a fait un recensement en l'an 6, rien ne nous garantit
qu'il n'en ait pas mené un autre quelques années avant.
Quirinius a-t-il pu faire un recensement avant l'an 6, par exemple en
-3 comme le prétendent certains ? Le lecteur qui
explorera les arguments de cette hypothèse notera avant
tout l'incertitude qui pèse sur la question. En datant de
façon péremptoire le recensement de Quirinius en l'an
6, le CZ fait preuve pour le moins de légèreté.
Un argument de critique des textes
Plusieurs exégètes estiment que la référence à
Quirinius est tardive. Certains tiennent pour interpolés les
deux premiers chapitres de Luc dans leur totalité. D'autres,
sans aller aussi loin, soutiennent que le rédacteur qui a
introduit le recensement de Quirinius est aussi celui auquel nous
devons le prodigieux don des langues que reçoivent les apôtres
à la Pentecôte (on retrouve une même perspective
universelle) et que ces éléments sont les dernières
retouches sur un ouvrage déjà quasiment constitué.
Il est hors de question de rentrer dans ces débats de
spécialistes. Retenons simplement que s'il y a, dans la
datation de la naissance de Jésus, un élément de
chronologie dont l'origine peut être qualifiée de
tardive, c'est bien cette histoire de recensement.
Un argument théologique
Quelques inexactitudes se relèvent d'ailleurs dans l'évocation
de ce recensement chez Luc : en effet, bien que la procédure
décrite dans l'évangile de Luc semble correspondre à
un recensement des habitants, il ne concernait normalement que la
classe des citoyens, statut inaccessible à des villageois
galiléens du Ier siècle. Il semblerait par ailleurs,
d'après le témoignage de Flavius Josèphe, que le
recensement de l'an 6 ne fut pas un recensement des habitants mais
plutôt un inventaire fiscal dont le modus operandi était
différent. Enfin, ce recensement fut local, et ne concernait
pas l'ensemble du monde romain comme le prétend le récit
évangélique.
Toutes ces déformations semblent mineures. Mais elles portent toutes
leur orientation théologique : le but de l'évangéliste
est de montrer d'une part que la nouvelle religion s'adresse à
toute la terre et pas seulement aux juifs, et d'autre part que
contrairement aux autres juifs, les chrétiens reconnaissent la
légitimité temporelle de la puissance romaine. Alors
que les juifs refusaient le recensement comme impie, interdit par la
loi, Marie et Joseph se mettent en route pour se faire enregistrer
par les romains. Il faut rendre à César ce qui est à
César, nous dira l'évangéliste un peu plus loin,
et l'obéissance de Joseph et Marie répond au même
précepte de soumission au pouvoir temporel.
Cet argument n'annule pas nécessairement l'information du
recensement. Il montre simplement que le rédacteur qui
introduit le recensement avait ses raisons de prendre des libertés
avec les faits, et qu'il a utilisé cette liberté, au
moins sur les détails mineurs.
Un argument de construction littéraire
Le recensement est par ailleurs un motif littéraire qui permet
de justifier le voyage que font Joseph et Marie, de Nazareth à
Bethléem, ville où les prophéties annonçaient
la naissance du sauveur.
Luc en effet introduit ce voyage par le recensement qui selon lui oblige
chacun à aller se faire inscrire dans sa ville d'origine. Or
nous venons de dire que ce déplacement est peu réaliste :
si le recensement de Quirinius fut un inventaire fiscal, il ne
demandait pas de déplacement particulier.
Là encore, nous sommes finalement face à une élaboration.
En effet, si le vrai recensement n'a pu entraîner un
déplacement de Galilée en Judée, ce voyage à
Bethléem obéit clairement, lui, à une nécessité
théologique : il fallait, pour l'identification du
Messie, que ce dernier fût né dans la cité de
David. Le recensement est ainsi l'artifice littéraire qui
justifie le voyage nécessaire à la naissance
messianique à Bethléem.
Comparaison avec les autres éléments chronologiques
Nous disposons ainsi de quatre bonnes raisons de douter de la solidité
du recensement de Quirinius comme repère chronologique :
une
raison textuelle (le recensement de Quirinius ne fait peut-être
pas partie du texte originale)
une
raison chronologique (le "premier recensement de Quirinius"
a-t-il vraiment eu lieu en l'an 6 ?)
une
raison apologétique (mettre en avant l'obéissance des
chrétiens à l'ordre civil)
une
raison littéraire (le recensement comme cheville causale
plutôt que comme élément de datation dans
l'économie de la narration)
Toutes ces raisons devraient inciter à ne s'appuyer sur Quirinius
qu'après avoir exploité les autres données
chronologiques plus solides. Mais le CZ néglige la prudence
avec laquelle les historiens traitent cette question. Les
contradictions que l'on peut bâtir sur cette références
à Quirinius sont trop précieuses à la thèse
mythiste pour que l'on s'embarrasse de scrupule et de rigueur
historienne.
A contrario, on s'étendra longuement sur la date du 25 décembre,
sur l'étoile de la crèche et les rois mages, sur la
bûche de noël et sur le soleil invaincu. Tous ces éléments
sont des insertions plus ou moins tardives dans le mythe de Jésus ;
ils n'ont aucun lien avec l'historicité de Jésus, et
sont ici du ressort de la promenade culturelle.
Les autres informations dans les évangiles
Le recensement de Quirinius semble donc une construction artificielle.
On peut en dire de même de la référence à
Hérode chez Matthieu, car avec les rois mages et le massacre
des innocents, Matthieu joue évidemment sur le registre du
conte. Au contraire, chez Luc, la référence à
Hérode est peu suspecte de visée théologique,
car d'une part elle n'a pas de fonction littéraire ni
théologique, et d'autre part elle se rattache à Jean le
Baptiste et non à Jésus. Enfin, la référence
à la quinzième année du principat de Tibère
ne correspond à rien que l'on puisse qualifier de théologique.
Luc offre ici un trait de chronologie pure.
Les informations indépendantes
Or il se trouve (et le CZ n'en dit mot) que plusieurs auteurs chrétiens
des premiers siècles nous donnent, dans des systèmes de
datation indépendants les uns des autres, la date de -3 ou -4
pour la naissance de Jésus. La concordance des dates n'en
garantit pas l'exactitude. Mais elle montre que si l'on néglige
cette référence à Quirinius, dont nous venons de
montrer qu'elle était fort suspecte, on recoupe la date de
naissance entre l'an -3 et l'an -4, ce qui donne une fourchette dont
l'amplitude n'est pas scandaleuse pour la date de naissance d'un
petit villageois galiléen comme Jésus.
Objections mythistes ?
Face à ces arguments, le mythiste dispose de deux échappatoires.
La première consiste à mettre en doute l'honnêteté
des historiens eux-mêmes, en laissant sous-entendre que la
démolition de la référence à Quirinius
n'est pas objective, et que nous avons démontré à
toute force ce qu'il nous plaisait de démontrer. Qui veut
noyer son chien l'accuse de la rage, et à l'historien gêné
par Quirinius, il ne manquera pas de bonnes raisons pour le
disqualifier.
Cet argument ne tient pas, le lecteur peut s'en assurer facilement. Il
lui suffit de relire notre démonstration, en vérifiant
qu'à aucun moment nous ne nous sommes appuyés sur les
contradictions internes à la datation pour disqualifier le
témoignage. Bien au contraire, nous disposons de quatre
raisons indépendantes pour mettre en doute la fiabilité
du recensement comme donnée de datation ; notre
conclusion semble donc solidement assise. Plût au ciel que les
mythistes étayent toutes leurs conclusions d'un faisceau de
preuves aussi fourni que le nôtre.
Nous avons déjà évoqué l'autre échappatoire
mythiste : ce n'est pas parce que les témoignages solides
convergent vers les années -4/-3 que la réalité
du fait en est attestée. Un mythiste pourra toujours affirmer
que cette convergence elle-même est une fabrication, une
machination des témoins pour nous abuser.
Rien ne s'oppose a priori à une telle hypothèse. Encore
faut-il lui donner des motifs, des moyens, des acteurs, bref :
une apparence de vraisemblance.
Cette apparence de vraisemblance, peut-être le CZ pensait-il la
trouver dans les élaborations de Guy Fau qui voit dans la date
de naissance de Jésus une construction fondée sur des
prophéties. Nous présentons en annexe une discussion
de cette citation de Guy Fau
que le CZ présente comme "éclairante".
Comme les mythistes sont généreux en inexactitudes
factuelles, omissions malencontreuses et raisonnements biaisés,
et qu'ils nous en donnent ici un nouvel exemple, nous prendrons garde
à ne pas nous baser sur leurs contributions pour juger des
vraisemblances en histoire.
Il nous semble raisonnable de placer la naissance de Jésus aux
alentours des années -4/-3, puisque tous les indices solides
pointent sur cette date et que les objections avancées se
révèlent infondées ; mais là n'est
pas le point le plus important de notre examen.
En premier lieu, nous devons retenir que les belles incohérences
avancées par le CZ ne tiennent qu'au recensement de Quirinius
choisi comme base de datation, alors même que le CZ semble
en connaître le manque de fiabilité. Sur cette question
comme sur celles que nous avions déjà examinées,
le CZ n'a pas su faire preuve de la moindre rigueur, et semble tout
ignorer des outils et des méthodes qui fondent le travail de
l'historien.
Les origines de Jésus
Autant que celles sur la date de naissance, les interrogations du CZ sur le
lieu de naissance sont futiles. Le lieu de la naissance de Tibère
est-il bien certain ? Celui de Sénèque ?
Celui de Pilate ? Une incertitude sur le lieu de naissance de
ces personnages importants affaiblit-elle les certitudes que nous
avons quant à la réalité de leurs existences ?
Et si nous acceptons une incertitude sur le lieu de naissance de
Tibère, de Sénèque ou de Pilate, ne devons-nous
pas les accepter a fortiori pour celles qui touchent la naissance de
Jésus ?
La question qui se pose toujours à nous, la première
question qu'un historien sérieux devrait évoquer, c'est
celle de l'importance réelle de Jésus dans la société
de son temps. Si l'on veut explorer l'existence d'un petit prophète
juif, un rabbi qui le jour de son arrestation n'aurait guère
pu rassembler autour de lui qu'une poignée d'hommes, il faut
accepter que certaines zones d'ombre demeurent. Le lieu de naissance,
par exemple, n'a aucune raison d'être connu avec fiabilité.
Et lorsque le CZ nous dit que l'évangéliste Marc "donne
à penser que Jésus est né à Nazareth",
il n'a pour seul indice que les indications de Marc que Nazareth est
la patrie de Jésus, où vit sa famille.
Cette confusion entre le lieu de naissance et la résidence familiale
n'est pas illégitime : le lieu de naissance d'un petit paysan
galiléen du Ier siècle a peu de chance d'être
documenté de façon fiable ; mais il est probable
qu'il se confond avec le lieu de résidence habituel.
Plutôt que du lieu de naissance, parlons plutôt de la "petite
patrie" de Jésus, sa localité d'origine, l'endroit
où il a passé son enfance, où il a ses racines,
et où demeure sa famille (on pourra, dans un second temps,
estimer que cette petit patrie est probablement aussi son lieu de
naissance, mais on est là dans le domaine de l'hypothétique,
et même de l'anecdote).
Hésitant entre Bethléem et Nazareth, le CZ les écarte l'un et
l'autre. Sa conclusion les enveloppe d'une même suspicion :
Non
seulement on ne peut trancher en faveur de l'une ou de l'autre
hypothèse mais elles apparaissent aussi invraisemblables l'une
que l'autre. Contresens, reprise d'un mythe folklorique inséré
dans la vie du Christ, justification a posteriori d'anciennes
prophéties : autant de signes qui appellent à la
méfiance.
Nous allons voir que la question se pose pourtant de façon
radicalement différente pour l'une et l'autre localité.
L'une d'elle concentrera effectivement les détails douteux.
L'autre présentera au contraire de bien meilleurs titres à
l'authenticité. Commençons par Bethléem.
Bethléem ?
Dans les évangiles, Bethléem est la ville de naissance de
Jésus, et n'est rien de plus que cela. Encore cette naissance
à Bethléem n'est-elle décrite que par Matthieu
et Luc, et nos deux évangélistes s'opposent quant aux
circonstances : pour le premier, la famille de Jésus
vivait à Bethléem, mais émigre après la
naissance, pour s'installer à Nazareth, après un détour par l'Égypte.
Pour Luc, les parents du futur messie
habitait à Nazareth, et c'est au cours du voyage du fameux
recensement que Jésus naît à Bethléem.
Dans les deux cas, rien ne rattache plus Jésus à
Bethléem : par la suite, il n'y remettra pas les pieds,
passant toute son enfance à Nazareth et ne descendant jamais
jusqu'à Bethléem lorsqu'il voyage en Judée. De
même, aucun de ses compagnons ni aucun membre de sa famille
n'est réputé venir de Bethléem.
Nous avons dit en introduction que les récits d'enfance, dans les
biographies antiques, ne présentent pas les meilleures
garanties d'exactitude historique. Comme la référence à
Bethléem est propre aux évangiles de la nativité,
et qu'aucun élément dans la suite des évangiles
ne vient corroborer cette origine, nous pouvons légitimement
tenir Bethléem pour une référence fragile.
Or il se trouve que les rédacteurs des évangiles avaient
des raisons théologiques de placer la naissance du sauveur à
Bethléem. Il n'était pas besoin d'invoquer ici le dieu
Thammouz comme le fait le CZ (nous verrons en annexe ce qu'il faut
penser de la naissance de
Thammouz célébrée à
Bethléem) car
l'histoire d'Israël suffit à donner à Bethléem
une signification messianique forte. Bethléem est la cité
davidique, celle où le grand roi d'Israël était né
et avait reçu l'onction du prophète Nathan.
C'est à Bethléem et de la lignée de David, que d'après
la bible, le sauveur devait naître. Quelque soit l'endroit où
serait né Jésus en réalité, ceux qui le
tenaient pour le messie avait toutes les raisons de placer sa
naissance à Bethléem. C'est à ce schéma
que répondent, chacun à leur manière, chacun
avec ses variantes, les évangélistes Luc et Matthieu.
Nous
avons ainsi pour Bethléem deux raisons majeures d'entretenir
des soupçons : d'une part c'est la ville messianique par
excellence, d'autre part les deux évangélistes qui
l'évoquent l'introduisent de manière artificielle, sans
cohérence avec le récit qu'ils donneront par la suite.
En accord sur ce point avec le CZ, nous nous estimons donc en droit
de tenir la naissance à Bethléem pour une construction
théologique.
...et Nazareth ?
Si
Bethléem présente des caractéristiques qui
permettent de la tenir pour une construction théologique,
Nazareth présente les caractéristiques opposées :
Alors que Bethléem n'est évoquée que par
Matthieu et Luc, dans leurs évangiles de la nativité,
Nazareth est donnée comme localité d'origine par les
quatre évangélistes, et à plusieurs reprises,
sur des épisodes différents qui concernent aussi bien
la vie adulte de Jésus.
Nazareth n'est pas une ville annoncée par les prophéties
tirées de l'Ancien Testament. La prophétie citée
par l'évangile de Matthieu (Mt 2,23) ne provient pas de la
bible. Peut-être est-elle inventée par le rédacteur ?
Quoiqu'il en soit, cette prophétie ne désigne pas
Nazareth expressément, et l'identification à Nazareth
repose sur un jeu de mot.
Nous avons la trace de judéo-chrétiens du IIIe siècle
qui se déclarent originaires de Nazareth, et apparentés
à la famille de Jésus. Rien de tel pour Bethléem.
Les doutes du CZ quant à l'existence de Nazareth sont d'autant
plus savoureux que Nazareth n'est pas seulement le village d'origine
de Jésus. C'est aussi le lieu d'un échec de sa
prédication : "nul n'est prophète en son
pays", et du fait du scepticisme de ses concitoyens, à
Nazareth, Jésus n'arrive pas à faire de miracles. Amis
zététiques, Nazareth est le lieu du doute
rationaliste ! Plus sérieusement, on ne voit pas pourquoi
les évangélistes auraient conservé cette mention
à Nazareth, lieu peu positif pour Jésus.
De même, à Nazareth rencontrons-nous aussi les frères
et les soeurs de Jésus. On sait combien cette famille
nombreuse a gêné les exégètes chrétiens.
Tous ces éléments, s'ils ont été
conservés alors qu'ils ne sont vraiment pas dans la ligne
officielle, ont les plus grandes chances d'être authentiques.
Le comportement de Jésus et de ses disciples dans les
évangiles correspond bien à celui de galiléens,
qui seraient chez eux en Galilée, et un peu comme à
l'étranger à Jérusalem, où leur
provincialisme les trahit.
A l'exception du dernier, qui ne désigne pas spécifiquement
Nazareth, ces arguments sont assez forts. Aucun n'est définitif.
Mais nos mythistes ont-ils plus fort à leur opposer ?
Pour mieux mesurer la validité de Nazareth comme localité
d'origine de Jésus, analysons maintenant les raisons avancées
par le CZ pour la rejeter.
Le CZ contre Nazareth
Allons
pour Nazareth, en Galilée. Jésus n'est-il pas appelé
" le Nazaréen "? Mais l'adjectif nazaréen
entendu comme " homme du village de Nazareth " résulte
d'une erreur de traduction de compilateurs tardifs. " De
Nazareth " ou " nazaréthain " se traduit en
grec par Nazarethenos, Nazarethanos, ou Nazarethaios et non par
Nazarenos, Nazôraios ni même Nazarénos comme on le
trouve dans les Évangiles (= " nazaréen ").
Si dérivation il y avait, elle serait telle qu'elle prendrait
figure d'exception. Le " nazaréen " se rapproche
plus certainement du nâzir hébreu qui désigne "
le saint " ou " le consacré ".
Essayons d'être plus précis que l'auteur de ces lignes.
Effectivement, les évangélistes qualifient Jésus
alternativement de "nazoréen" et de "nazaréen"
(respectivement nazôraios et nazarénos).
nazoréen ?
La première de ces épithètes est appliquée à
Jésus, mais aussi, dans les Actes des Apôtres, aux
premiers chrétiens, et c'était probablement le terme
sous lequel étaient connu l'ensemble des disciples de Jésus,
avant qu'apparaisse le terme de "chrétien" (voir le
procès de Paul, Act 24:5).
Ce "nazôraios" serait construit sur une racine
araméenne qui évoquerait, comme le dit le CZ, une idée
de pureté et d'observance. Son rapprochement avec Nazareth est
artificiel. Certes, Matthieu nous dit que Jésus s'installe à
Nazareth pour que soit remplie la prophétie "il sera
appelé nazoréen", mais, nous l'avons dit plus
haut, cette prophétie n'est pas connue par ailleurs et il est
possible que Matthieu l'ait forgée pour l'occasion. D'autre
part, il y a loin entre nazôraios et nazarénos
et le jeu de mot qui permet d'accomplir la prophétie semble
décidément boiteux.
Si Matthieu ne peut nous offrir qu'un mauvais jeu de mot entre
"nazoréen" et "nazaréen", c'est que
"nazoréen" et "nazaréen"
s'imposaient à lui indépendamment l'un de l'autre, et
que les deux termes appartenaient pour lui aux données de
l'histoire.
...et nazarénien ?
La
seconde épithète, "nazarénos"
est une construction classique pour désigner l'habitant de
Nazara. Contrairement à ce que prétend le CZ, c'est une
forme standard que l'on retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament :
magdaléné pour Marie de Magdala (Lc 8:2), ou
gerasénôn pour les habitants de Gerasa (Lc 8:26).
"Nazarénos" l'habitant de Nazara, peut-il
être celui de Nazareth ?
Pour
cela, retournons aux évangiles. Nous y trouvons trois formes
différentes pour désigner le même lieu :
Nazareth, Nazaret, et Nazara. Les deux premiers
termes correspondent probablement à la forme araméenne,
et le troisième à une assimilation au grec, sur
laquelle a été construite ensuite le nom des habitants.
Ainsi en français le nom des habitants de Pékin est-il
construit sur cet exonyme et non pas sur le nom chinois officiel
"Beijing" ; à l'inverse, le nom des
habitants de Londres est construit non sur l'exonyme français,
mais sur l'anglais "London". Pourrait-on nous faire
croire à l'inexistence des capitales chinoise ou britannique,
sur la foi du fossé entre Pékin et Beijing, ou
entre Londres et London ?
Nous retiendrons que l'exception que l'on voulait nous faire voir dans la
dérivation Nazareth-Nazaréen s'efface si l'on considère
l'interaction entre grec et araméen, les deux langues de
communication de l'est du bassin méditerranéen au
premier siècle de notre ère. Nous n'avons ici aucune
exception linguistique, aucune erreur de traduction tardive,
simplement un phénomène de déformation des
termes géographiques d'une langue à l'autre.
C'est la logique qui parle ici, mais il est à craindre que le CZ
refuse d'en convenir, lui qui nous a obligeamment donné le mot
grec pour "nazaréen", mais a omis de faire la même
chose pour "Nazareth". Il reste possible que cette omission
soit fortuite. Le lecteur conviendra qu'elle est au moins
malencontreuse. On aurait voulu faire exprès de nous perdre
qu'on ne s'y serait pas pris autrement.
L'interprétation
des historiens est donc la suivante : d'une part une secte
nazoréenne dont Jésus est le représentant,
peut-être seul, peut-être à la suite de Jean le
Baptiste... Ce Jésus par ailleurs est né à
Nazareth, et est donc Nazanénien. Par la suite, Matthieu
l'évangéliste, juif pieux qui pouvait se sentir heurté
de cette naissance obscure, justifie cette origine nazaréenne
en rapprochant artificiellement nazarénien et nazoréen.
Les insinuations du CZ
Or face au scénario que nous proposons -un rapprochement
artificiel et boiteux entre le nom de la secte nazoréenne et
le village de Nazareth dont le fondateur était issu- les
mythistes semblent totalement démunis. Que peuvent-ils donc
opposer ? Une erreur de traduction ? Encore faudrait-il
qu'ils l'étayent d'arguments : aucune raison ne nous est
proposée pour cette erreur, rien ne nous explique pourquoi il
fallait inventer une origine nazaréenne pour Jésus.
Tout cela ressemble à une construction ad hoc, sans
fondement autre que l'obligation pour le mythisme de se débarrasser
à bon compte d'un détail que l'absence d'un motif de
fraude fait généralement tenir pour authentique.
D'ordinaire, lorsqu'une erreur de copiste est alléguée, on met un
point d'honneur à imaginer un scénario crédible
pour cette erreur : ce qui a pu induire le copiste en erreur,
les raisons pour lesquelles ni lui ni ses relecteurs ne se sont
rendus compte de la bourde. Ici, nos mythistes sont obligés
d'inventer une triple confusion : d'abord une déformation
de nazoréen en nazaréen. Ensuite l'oubli que Nazoréen
est l'ancien nom des chrétiens et non pas une origine
géographique, et enfin la création ex-nihilo, à
des fins théologiques, de la ville de Nazareth, création
dont nous n'avons par ailleurs aucune trace.
Chacune de ces étapes présente son lot d'invraisemblances.
Comment les premiers chrétiens ont-ils pu oublier par exemple
que nazoréen était leur propre désignation
première ? Cet oubli serait d'autant plus extraordinaire
que le terme est utilisé dans le Nouveau Testament, pas
seulement pour Jésus, mais pour tous les chrétiens dans
les milieux araméens et hébreux. Ce scénario est
tellement extraordinaire, que les mythistes prudemment évitent
de l'aborder avec précision pour lui donner consistance.
De
même, le CZ sait que l'existence de la ville de Nazareth peut
servir d'objection importante contre la thèse mythiste. Il
importe donc que ce village ait été construit
tardivement. Une telle fondation tardive n'est pas démontrée,
elle n'est même pas affirmée, mais seulement suggérée,
une fois de plus grâce à l'argument du silence :
Circonstance aggravante pour Nazareth, aucun auteur du Ier siècle,
juifs y compris, ne mentionne le nom de la bourgade. Elle n'apparaît
dans les textes qu'à la fin du IIe siècle .
Y a-t-il une nécessité pour les sources juives de parler
de Nazareth ? Avons-nous une carte d'état major de la Galilée
du Ier siècle qui nous prouve que Nazareth n'existait pas ?
Quels sont les lecteurs français qui ont entendu parler du
village de Coole ? Si des historiens dans deux mille ans tombent
sur un texte religieux qui parle de Coole, auront-ils le droit de
dire qu'au début du XXIe siècle ce petit village, à
une dizaine de kilomètres à l'ouest de
Vitry-le-François, n'existait pas ? Nous sommes là
devant les limites de l'argument du silence : nous n'avons pas
de preuve formelle que Nazareth existait au Ier siècle,
certes, mais avons-nous des raisons de suspecter une fondation
tardive ? Le CZ en tout cas ne les donne pas. Il ne formule même
pas l'hypothèse de cette fondation tardive. Incapable de la
justifier, il se contente habilement de la suggérer.
Malgré ces multiples difficultés, nulle part le scénario
acrobatique du CZ ne reçoit la moindre tentative de
justification, ni même le début d'une mise en forme
explicite. Tout ne repose que sur des insinuations : le CZ
prétend débusquer des bizarreries dans les textes, mais
ne déduit jamais de ces bizarreries une conclusion positive.
Nous sommes priés de croire que ces insinuations constituent
autant de preuves de la thèse mythiste.
Il n'est pourtant pas difficile de les jeter à bas : pour
quelle raison des chrétiens auraient ils inventé cette
ville de Nazara ? Pour faire un jeu de mot boiteux avec le mot
"Nazor" en hébreux ? Pour accomplir une
prophétie mineure ? Nul doute qu'entre nazoréen et
nazarénien, le jeu de mot a été fait (Mt 2:23),
mais nul doute non plus que ce calembour est boiteux. S'ils avaient
réellement inventé une fausse origine pour obéir
à la prophétie, les plaisantins auraient pu choisir un
nom plus proche de "nazôraios", pour nous
offrir un jeu de mot plus solide, et il se seraient débrouillés
pour que leur mythe correspondît plus fidèlement à
la prophétie qu'il est censé accomplir.
Plus probablement les évangélistes ont-ils dû se
contenter d'un jeu de mot boiteux et d'une prophétie à
moitié accomplie, simplement parce que l'histoire de Jésus,
originaire de Nazareth, existait en dehors de toute prophétie,
de toute construction théologique, et qu'elle imposait ses
limites historiques à l'accomplissement des prophéties
et à la fidélité des jeux de mots.
Bilan
Nous avons cité in extenso l'argumentation du CZ contre
Nazareth. Elle se résume à un argument du silence, et à
une analyse étymologique partiale, donc erronée. Rien
de plus. C'est à partir de ces attendus que le CZ prononce
l'égale invraisemblance de Bethléem et de Nazareth ?
Nous avons montré ce que valent ces deux arguments. A contrario,
lorsque la comparaison est menée dans le détail, elle
tourne largement à l'avantage de l'authenticité de
Nazareth. Surtout, une fois reconnue que la naissance à
Bethléem est de nature légendaire, le fait même
que pour placer la nativité à Bethléem il faille
expliquer le voyage depuis Nazareth indique que la référence
à Nazareth s'imposait au rédacteur, avant
l'introduction de Bethléem dans le récit. Elle
s'imposait très probablement parce qu'elle était connue
des premiers chrétiens, et la vraisemblance nous souffle que
Nazareth est une donnée historique.
Le mythiste pourra toujours répondre que l'on a affaire ici à
deux rédactions théologiques successives, la première
introduisant Nazareth sur un mauvais jeu de mots, la seconde ajoutant
Bethléem pour obtenir une caution royale. Mais une telle
construction est arbitraire, sans justification ni motif autre que la
nécessité de faire de Jésus un pur mythe. Si les
hypothèses de rédaction multiple des évangiles
se justifient dans de nombreux cas, celle qui nous occupe ici ne
résiste pas au rasoir d'Occam : la naissance de Jésus
à Nazareth n'a rien de théologique, elle est même
contraire à toute théologie. On peut donc
raisonnablement la tenir pour historique.
Nazareth est le lieu qui a la faveur des spécialistes. On n'est pas ici dans le
domaine de la certitude, mais les plausibilités que nous
invoquons restent dans le domaine du doute raisonnable que pratiquent
habituellement les historiens. Quant à la balance égale
que le CZ voudrait tenir entre Nazareth et Bethléem, les poids
en sont grossièrement faussés.
Conclusion
La référence au recensement de Quirinius est de faible
valeur, et la date probable de naissance de Jésus est -4/-3.
Nazareth est la localité dont Jésus est originaire,
celle où il a ses attaches, celle où logiquement il a
dû naître. La naissance à Bethléem n'est
pas impossible, mais elle semble peu plausible, et ressemble plutôt
à une construction théologique.
Pour l'année de naissance comme pour la ville d'origine de Jésus,
nous avons vu comment le CZ a rendu indécidable et obscure des
questions que les historiens avec un peu de méthode
débrouillent facilement.
Références
- On trouvera des miracles entourant la naissance et l'enfance des
grands hommes dans de nombreux textes de l'antiquité, par
exemple chez Plutarque, les chapitres 2 et 3 de la vie d'Alexandre
(par exemple dans la collection Guillaume Budé, édition
des Belles Lettres, 1975). Chez Suétone, on pourra consulter
la vie des douze César, Auguste, chapitre 95 ss. (toujours
dans la collection Guillaume Budé, 1994, ou au Livre de
Poche).
- Au sujet des incertitudes qui pèsent sur Quirinius, le site
Loukas est
intéressant, même s'il manifeste une
religiosité parfois hors de propos.
- Les occurrences de Nazareth, nazoréen et nazarénien,
ainsi que les différentes formes qu'elles prennent dans le
nouveau testament peuvent être contrôlées sur l'un
des nombreux sites proposant le texte de la bible en grec avec moteur
de recherche. Par exemple le serveur
de l'Université Biola. Si ça ne marche pas, essayez en passant par
le NT Gateway.
Pour faire la recherche :
1- sélectionner le texte grec (Greek NT NA 26/27) à la
place de la version standard américaine
2- sélectionner l'ensemble de la bible (Whole Bible) ou seulement
le Nouveau Testament (NT)
3- taper la racine "nazar" dans la fenêtre de recherche
4- cliquer sur OK
Vous voyez apparaître toutes les occurrences de "Nazareth"
et "nazareéen" dans le Nouveau Testament. Vous
pouvez faire la même opération avec "nazor",
et avec n'importe quelle chaîne de caractère. Attention
néanmoins aux effet de la translittération des
caractères grec en ascii (Jésus, par exemple, se
transcrit "ihsou", avec une racine "ihs"
!)
- Pour l'année de naissance de Jésus, on regardera l'excursus
1, in L'Évangile de l'enfance (Lc 1-2) selon le
proto-Luc, M.-É. Boismard, Gabalda 1997, et
le résumé
de cet excursus sur le site web de l'Ecole Biblique.
- La tradition d'une famille judéo-chrétienne se déclarant
apparentée à Jésus et originaire de Nazareth,
est citée par M. F. Baslez, Bible et Histoire,
p161, n2, qui renvoie aux Actes de Conon, 4:6, cité
par H. Musarillo.
Annexes
Nous proposons ici une série de critiques qui n'avaient pas leur place dans
le développement principal. Ainsi, puisque nous avons identifié en
Bethléem une reconstruction théologique tardive, nous n'avons pas
abordé les
erreurs du CZ au sujet de Bethléem. De la même façon,
puisque notre propos était la critique des arguments émis
par le CZ, nous sommes passés rapidement sur la longue
citation de Guy Fau. Nous revenons donc en annexe sur ces
éléments :
Les cultes païens à Bethléem
Nous avons dit plus haut que la naissance à Bethléem est un
élément à écarter dans le dossier de
l'historicité de Jésus. Mais il reste intéressant,
à titre d'illustration des dérives du CZ, de regarder
ce qu'il nous raconte des cultes païens qui avaient lieu à
Bethléem :
On sait
qu'aux environs de Bethléem, des païens célébraient
la naissance du dieu des céréales Tammouz (Adonis).
Comme Hermès, Dionysos, Mithra ou Zeus, le dieu phénicien
naissait dans une grotte, autre symbole, celui de la Terre-mère,
de la matrice universelle - c'est bien ainsi, d'ailleurs, que nous
représentons encore la crèche de Noël, popularisée
au XIIIe siècle par St François d'Assise, à
laquelle la tradition a ajouté le " boeuf et l'âne
", pour confirmer une prophétie d'Isaïe délaissée
par les évangélistes. Les premières communautés
chrétiennes ont donc investi ce site avec le désir de
s'approprier un lieu sacré.
Voilà encore un point sur lequel l'absence de référence
précise est ennuyeuse. "On sait qu'aux environs de
Bethléem, des païens célébraient la
naissance du dieu des céréales" nous dit le
CZ, sans nous indiquer d'où vient se renseignement, sans
préciser non plus la date à laquelle ce culte à
Thammouz était en activité.
Or jusqu'en 70, l'existence de ce culte à Thammouz pose problème.
Bethléem se trouve en Judée, très proche de
Jérusalem. Comment imaginer que les juifs du Ier siècle
pouvaient rendre un culte à un dieu païen, ou même
laisser des païens étrangers venir rendre un culte sur la
terre d'Israël ?
En réalité, il y a fort à parier que les
informations du CZ dérive d'une citation de Saint Jérôme
(Lettres, 58:3) curieusement interprétée pour les
besoins de la démonstration. Nous donnons ici la citation, que
l'on comparera avec ce que le CZ en tire :
De l'époque
d'Hadrien au règne de Constantin, pendant cent quatre-vingts
ans environ, sur l'emplacement de la résurrection une image de
Jupiter, sur la roche de la croix, une statue en marbre de Vénus,
dressées là par les païens, y recevaient un
culte ; les auteurs de la persécutions s'imaginaient
qu'ils nous oteraient la foi en la résurrection et en la
croix, parce qu'ils avaient souillé les lieux saints par leurs
idoles. Bethléem, qui est maintenant nôtre, l'endroit le
plus auguste de l'univers, de qui chante le psalmiste : "la
vérité est sortie de la terre", était
ombragée par le bois sacré de Thammouz, c'est-à-dire
d'Adonis, et dans la grotte où naguère vagit le Christ
nouveau-né, on pleurait l'amant de Vénus.
La
comparaison de ce texte avec celui du CZ appellent quelques
remarques :
La mention du culte d'Adonis à Bethléem, et
l'indication de la grotte de la nativité sont deux indices que
le premier texte, directement ou indirectement, dérive du
second.
On notera que Jérôme aurait pu inventer cette histoire
de Thammouz pour noircir les païens, auteurs des persécutions.
Jérôme écrit aux alentours de 400, soit presque
un siècle après la disparition supposée de ces
cultes païens. D'après les critères même du
CZ, le témoignage de Saint Jérôme devrait être
pris avec la plus extrême prudence, d'autant plus que Jérôme
est chrétien...
Il y avait une grotte dédiée à Thammouz à
Bethléem, nous dit Jérôme. Puisque Thammouz est
réputé être né dans une grotte (du moins
est-ce ce que prétend le CZ : nous n'en avons pas trouvé
confirmation pour le moment) le CZ nous affirme que c'est sa
naissance qui était commémorée à cet
endroit, alors que Jérôme nous dit qu'on pleurait, ce
qui plaide plutôt pour des célébrations de la
mort de Thammouz : il est peu courant de pleurer une naissance.
Jérôme nous dit explicitement que les cultes païens
à Jérusalem ont été installés au
cours du règne d'Hadrien. C'est sans doute après la
révolte de Bar Kocheba qu'il faut placer cette colonisation
religieuse. Il est implicite que pour Saint Jérôme,
l'installation du culte de Thammouz à Bethléem date de
la même période. Nous avons déjà dit que
les juifs n'auraient pas toléré un tel lieu de culte au
temps d'Auguste.
En fait, l'ensemble du texte du CZ semble inspiré d'une analyse
de Sir James Frazer paru dans "le rameau d'or".
C'est à Sir James Frazer en particulier que le CZ emprunte
l'idée que le mythe de la naissance de Jésus à
Bethléem est une récupération du culte d'Adonis.
Pour asseoir l'hypothèse que le culte de Thammouz précède
la légende de Jésus à Bethléem, Sir James
Frazer invoque un lien naturel entre Thammouz, dieu des céréales,
et Bethléem, littéralement "Maison du pain".
L'argument de Frazer pose plus de difficultés qu'il n'en résout :
on remarque premièrement que si Thammouz est le dieu des
céréales, la "Maison du pain" et la "Maison
des céréales" ne sont pas tout à fait la
même chose. Par ailleurs, comme le nom de Bethléem est
attesté plusieurs siècles avant notre ère, il
faudrait alléguer la permanence de ce culte de Thammouz sur
plusieurs siècles. La construction semble fragile, sir James
Frazer en est conscient, et il l'enveloppe de nombreuses précautions
oratoires.
En réalité, il semble très difficile que le culte
de Thammouz se soit perpétué sur le territoire d'Israël
malgré les vicissitudes du temps. Les
persécutions anti-paganistes de la dynastie des Macchabée,
pour ne citer que celles-là, aurait dû lui porter un coup
fatal.
l'hypothèse de Frazer semble donc bâtie sur du sable. Si la divagation, sur
ce point, n'est pas le fait du CZ, du moins peut-on alors lui
reprocher de l'avoir prise pour argent comptant, et de s'être
passé des nombreux garde-fous et avertissements dont Sir James
Frazer avait jugé prudent de se couvrir.
Une fois de plus, nous devons nous avancer avec prudence. En l'absence de
références précises, nous ne pouvons exclure que
les renseignements du CZ dérivent d'une autre source que Saint
Jérôme revue par Sir James Frazer. Mais comme nous
savons que les mythistes français font usage des textes de
Saint Jérôme (voir la citation de Guy Fau ci-dessous),
ainsi probablement que de Sir James Frazer (voir la partie D),
l'identification des sources que nous proposons ne nous semble pas
déraisonnable.
Il est possible aussi que le CZ ne puise pas directement ses
informations chez Sir James Frazer : les divergences de détails
(que l'on pourra vérifier en consultant le
texte de sir James Frazer)
nous incitent à penser que nous avons affaire à un
argumentaire recopié plusieurs fois par les mythistes jusqu'à
la version donnée ici par le CZ.
L'annonciation : Tirésias et Gabriel
D'autres
mythes païens ont influencé les premiers chrétiens
dans leur représentation des parents de Jésus. La
résignation de Joseph à son sort peu enviable est
identique à celle d'Amphitryon dont la femme Alcmène
partage sa couche avec Zeus - Alcmène, qui a droit comme Marie
à son Annonciation en la personne du prophète Tiresias,
dont les paroles (" Réjouis-toi, toi qui a mis au monde
le plus vaillant des hommes... ") rappellent étrangement
celles de l'ange Gabriel : " Réjouis-toi, comblée
de grâces (...) Voici que tu concevras dans ton sein et
enfanteras un fils (...). Il sera grand et sera appelé Fils du
Très-Haut ".
Pour
avoir une vue plus exacte des rapports entre l'annonciation à
Marie et l'oracle de Tirésias, il faudrait lire les phrases en
grec. Si nous en restons au français, on ne voit qu'un seul
point de vocabulaire commun entre les deux phrases :
"réjouis-toi ". En grec c'est simplement une manière
de se dire bonjour. Mais reprenons donc les points communs et les
différences entre ces deux exemples :
Deux
femmes qui conçoivent de manière surnaturelle, par une
intervention divine. Ce n'est évidemment pas une coïncidence,
mais un lieu commun attaché à la naissance des grands
hommes de l'antiquité gréco-romaine, ainsi que le CZ
le reconnaît lui-même.
Comme
tous les cocus de ces adultères divins, les époux
trompés mettent beaucoup de bonne grâce ou de naïveté
à accepter leur mauvaise fortune. C'est le cas du mythique
Amphitryon autant que de Philippe, le père d'Alexandre.
Les
deux femmes reçoivent un oracle sur le destin fameux de leur
rejeton. Là aussi, cet oracle répond à un genre
connu qui n'est pas l'apanage des héros de mythologie. Les
récits d'enfance des hommes illustres fourmillent de
prophéties glorieuses. Celles-ci sont peut-être plus
glorieuses que la moyenne ? Cela reste à démontrer.
Par ailleurs, on note que la Vierge Marie reçoit son oracle
avant la conception, alors qu'Alcmène semble recevoir le sien
après la naissance.
Les
deux oracles commencent par les mots "Réjouis-toi",
qui signifient tout simplement "bonjour".
Le rapprochement proposé par le CZ manque donc de pertinence. Il
ne repose que sur des analogies ténues, qui toutes se
rattachent aux cadres anthropologiques ou linguistiques de
l'antiquité gréco-romaine. Tout ce que l'on peut en
dire, c'est que la conception et la naissance de Jésus
répondent à des schémas trop largement répandus
pour prétendre que l'histoire de Marie dérive de celle
d'Alcmène.
Ainsi que le reconnaît le CZ, le merveilleux que les évangélistes
ont attaché à la naissance de Jésus n'est pas
l'apanage des héros de mythologie, et on le retrouve tout
autant chez des personnages historiques :
...Les naissances
miraculeuses étaient aussi attribuées aux sages et aux
grands philosophes, tels que Pythagore, né d'Apollon et de la
vierge Pythais, ou Platon, fils de Périctone et du même
Apollon. Par ce procédé narratif, les anciens
exprimaient couramment le caractère divin ou exceptionnel de
l'être vénéré.
La présence du merveilleux dans les évangiles est
simplement le signe que les chrétiens ont divinisé le
fondateur de leur secte. Il ne permet pas de prononcer l'inexistence
de ce fondateur, pas plus qu'il ne pourrait permettre de douter de
celle de Pythagore ou de Platon.
Une citation de Guy Fau
Pour illustrer le caractère mythologique de la date de naissance de
Jésus, le CZ s'appuie sur une longue citation de Guy Fau. Ce
dernier appartient à la tradition mythiste française
qui trouve sa source dans les publications de Paul-Louis Couchoud, et
s'est perpétuée ensuite au sein du cercle Ernest Renan.
Ce sont là les seuls titres auxquels puissent prétendre
Guy Fau. Pour le dire autrement, son autorité d'historien est
nulle, et nous sommes en droit d'examiner chacune de ses affirmations
avec la plus grande suspicion.
Les
démonstrations de Guy Fau valent celles du CZ, c'est-à-dire
à peu près rien. Reprenons en les différents
termes, et tout d'abord la présentation qu'en fait le CZ :
Pour
expliquer la date de naissance de Jésus rapportée par
les évangélistes, le mythologue Guy Fau a soulevé
une hypothèse qui a le mérite de coller à la
mentalité et aux usages juifs du Ier siècle
Cette affirmation est pure rhétorique : le lecteur sera bien en
peine de trouver dans le texte de Guy Fau la moindre référence
à la mentalité ou aux usages juifs du Ier siècle.
Mais que connaît le CZ des usages et des mentalités
juives du Ier siècle ? Il faut donc prendre cette
introduction comme une manière de meubler la conversation.
Les
juifs, écrit-il, ne se contentaient pas d'attendre vaguement
la venue du Messie, ils savaient à quelle époque il
devait paraître, car des prophéties permettaient de
prévoir la date de cet événement (...)
Une telle affirmation ne repose certainement sur aucun témoignage
juif ni païen. Les auteurs qui nous ont transmis ces prophéties
sont les auteurs chrétiens. En règle générale,
la suspicion que les mythistes entretiennent vis-à-vis des
témoignages chrétiens disparaît lorsque ces
témoignages peuvent servir dans le sens de la thèse
mythiste. En particulier dans le cas des prophéties accomplies
en Jésus, les mythistes négligent toujours d'examiner
si ces prophéties évoquées par les chrétiens
existaient déjà au premier siècle, ou si elles
ne sont pas plutôt des constructions chrétiennes
postérieures, élaborées pour asseoir la
légitimité messianique de Jésus.
Flavius Josèphe,
écrivant avec prudence à l'usage des Romains, signale
discrètement qu'une prophétie est à l'origine de
la révolte de 67 : " Ce qui excita les Juifs à la
guerre, c'était un oracle équivoque des Écritures
annonçant qu'un homme sorti du pays deviendrait ALORS le
maître du pays"(Guerre des Juifs, VI-5). Les Romains aussi
connaissaient cette prophétie, et Suétone nous apprend
qu'ils tentèrent de la détourner au profit de Vespasien
: cela ne pouvait convenir aux juifs! Or l'oracle n'était pas
du tout équivoque, mais fort clair ;
Si
l'oracle était fort clair et qu'il désignait le début
du Ier siècle, il faudra nous expliquer pourquoi ni Josèphe,
ni Suétone, ni les juifs qui ont déclenché la
révolte de 67 ne se sont rendus compte qu'ils faisaient erreur
et arrivaient tous trop tard. En attendant cette explication, nous
ferons confiance à Flavius Josèphe plutôt qu'à
Guy Fau, et nous persisterons à tenir la prophétie pour
équivoque.
il s'agit de la parole de Jacob : "Le sceptre ne sera pas ôté de
Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à
ce que vienne Shiloh (l'Envoyé?), à qui tous les
peuples obéiront " (Genèse, XLIX-10). Sous réserve
de la traduction exacte de "Shiloh", qui a donné
lieu à bien des commentaires mais où tout le monde
s'accordait à voir une désignation du Messie, la date
prévue peut être fixée avec exactitude.
Cet extrait de la Genèse a effectivement donné lieu à
bien des supputations. La façon dont Guy Fau en parle est loin
d'être claire : devons-nous comprendre que cette prophétie
était décodée comme prophétie messianique
au temps de Jésus par les juifs eux-mêmes ? Dans ce
cas, nous sommes en droit de demander une référence à
l'appui de cette affirmation, car nous savons que la prophétie
a été aussi utilisée par les chrétiens
pour confirmer, a posteriori, la messianité de Jésus.
Saint Jérôme est l'un des témoins, dans la tradition
chrétienne, de l'usage apologétique de cette prophétie.
Saint Jérôme vécut à la fin du IVe
siècle et au début du Ve : c'est un peu tard pour
prétendre que ses supputations ont influencé les
évangiles. Par ailleurs, s'il se confirmait que les
allégations de Guy Fau repose uniquement sur le témoignage
de Saint Jérôme, nous aurions ici un nouvel exemple de
rigueur à géométrie variable : une méfiance
vis-à-vis des témoignages chrétiens qui
s'évanouit au moment même où le témoignage
permet de plaider à charge.
Or, que la rigueur mythiste soit orientée en premier lieu par les
conclusions qu'elle veut atteindre, Guy Fau nous le confirme
aussitôt :
Le sceptre est sorti
de Juda en -40, lorsque l'usurpateur Hérode (le grand) s'est
fait reconnaître roi, avec l'appui des Romains, à la
place du descendant légitime. Mais sous le règne
d'Hérode, la Palestine est encore restée indépendante,
il y avait encore une apparence de "sceptre". Par contre,
cette apparence même a été détruite en +6,
lorsqu'un procurateur romain s'installa en Judée.
Guy
Fau a certes l'honnêteté de mentionner la prise du
pouvoir par Hérode en -40, qui correspond au passage d'une
dynastie juive à une dynastie étrangère
(convertie au judaïsme, mais ne descendant pas de Juda). Il
aurait pu parler aussi de la prise de Jérusalem en -63 par
Pompée qui avait profané le temple : c'était
là une des premières atteintes romaines à
l'indépendance d'Israël. On pourrait aussi citer la date
de 44, quand meurt le dernier roi de la dynastie d'Hérode, ou
encore la révolte juive de 67, comme Josèphe nous le
suggère. Sur une période d'un siècle et demi,
nous avons trois ou quatre dates qui correspondaient à la
prophétie aussi bien, voire mieux, que celles que va retenir
Guy Fau. Sa conclusion :
En négligeant
le règne d'Hérode, sous lequel il ne s'était
rien produit, le Messie devait donc paraître, soit à la
mort d'Hérode (-4), soit, au plus tard, en +6.
repose donc sur du vent. En particulier, on ne voit pas de quel droit il
"néglige" le règne d'Hérode.
L'accession d'Hérode au pouvoir correspondait pourtant
parfaitement à la prophétie : apparence de spectre
ou pas, Hérode n'était pas issu de Juda. A l'avènement
d'Hérode, Juda a perdu définitivement le bâton de
commandement. Ainsi, le jour où Hérode monte sur le
trône, la prophétie est d'ores et déjà
accomplie, sauf à jouer sur les termes.
Sous le règne d'Hérode, il ne s'est rien produit nous dit
Guy Fau, mais le règne d'Hérode lui-même est
l'événement qui remplit les conditions de la prophétie.
Ainsi, si les chrétiens avaient inventé Jésus,
ils l'auraient fait naître avant le règne d'Hérode,
où à son début. S'ils ne l'ont pas fait, c'est
que leur imagination était bridée par la réalité
des faits.
Et telle est
l'origine des dates attribuées à la naissance de Jésus
: Matthieu le fait naître dans la dernière année
d'Hérode (-4), Luc au temps du recensement (+7), car on ne
pouvait hésiter qu'entre ces deux dates, séparées
par un intervalle de 10 ans.
On notera que Guy Fau se met en contradiction avec lui-même
puisqu'il renvoie à l'an 7 ce qu'il plaçait deux lignes
plus haut comme "au plus tard en +6". On nous
rétorquera que la précision de la naissance de Jésus
n'est pas à une année près, ce qui est vrai.
Mais en étendant d'un ou deux ans toutes les dates, on
s'autorise beaucoup d'à-peu-près, et on augmente
considérablement la probabilité de trouver des
coïncidences frappantes.
Sur le choix de la
date exacte, il faut croire qu'on ne s'était pas mis d'accord
(...) La naissance de Jésus n'est donc pas rattachée à
un fait historique, mais à une prophétie.
Le principe du raisonnement de Guy Fau était de dire que puisque
la prophétie expliquait tout, on pouvait se passer de Jésus
comme fait historique. Ce type de raisonnement en lui-même fait
difficulté, et demande à être manié avec
précaution : la prophétie pourrait aussi bien
avoir été récupérée pour la
circonstance, justement pour rendre compte des faits historiques
réels et légitimer l'interprétation que les
chrétiens voulaient en donner.
Par
ailleurs, la coïncidence de la débâcle du royaume
juif avec la naissance de Jésus n'a rien en soit
d'extraordinaire. Que la religion chrétienne soit née
précisément au moment où sombrait l'indépendance
juive est un fait que l'on peut expliquer en décrivant le
christianisme naissant comme une sublimation du sentiment
nationaliste juif tenu en laisse par le pouvoir romain. Que ce fait
puisse être transformé en argument de l'inexistence de
Jésus, voilà qui est pour le moins surprenant.
Mais
nous n'avons pas besoin d'aller si loin : les termes de la
prophétie, si on les prend au sens large, peuvent s'appliquer
à autant de dates plausibles que l'on souhaite, surtout si
l'on s'autorise des décalages d'un ou deux ans. Si on la prend
au sens strict, elle aurait dû faire naître le messie aux
alentours de -40. Si les chrétiens n'ont pas pu forger une
date si haute, c'est -explication la plus simple- qu'ils étaient
contraints par la réalité des faits. L'escamotage que
Guy Fau tente sur cette question est bien plus éclairant quant
à l'honnêteté intellectuelle des mythistes que
relativement à l'historicité de Jésus.
| |