3- Les récits de la Nativité

Introduction

Nous avons vu que dans sa datation des évangiles le Cercle Zététique prenait quelques libertés avec la rigueur historienne. Cette tendance va se confirmer dans l'analyse des récits dits "de la nativité", c'est-à-dire de la naissance de Jésus. Mais avant d'explorer les nombreuses inexactitudes de détail sur lesquelles le CZ bâtit son raisonnement, nous devons critiquer le choix de l'évangile de l'enfance comme base textuelle permettant d'argumenter contre l'existence de Jésus.

En effet, les récits concernant l'enfance des grands personnages de l'antiquité sont rarement des récits historiques. La plupart du temps, ils contiennent des miracles et des prodiges qui sont autant de signes annonçant le destin du grand homme. C'est vrai même dans les milieux les plus éduqués, par exemple chez Suétone. Il n'est pas étonnant qu'on retrouve le même genre de miracles dans les récits de l'enfance de Jésus. Les incohérences et le merveilleux ne sont donc pas plus des arguments contre l'historicité de Jésus qu'ils ne le sont contre l'historicité de Jules César ou d'Auguste.

Dans ces conditions, le choix des évangiles de l'enfance n'est pas le plus heureux pour démontrer l'inexistence de Jésus, puisque voilà un épisode sur lequel on s'attend, a priori, à trouver un grand nombre d'incohérences et de légendes. Malgré tout, nous allons montrer qu'en balayant la couche d'approximations dont le CZ recouvre la question, il est possible de tirer de ces récits mythiques des détails historiques.

A la suite du CZ, nous allons nous intéresser d'abord à la date de naissance de Jésus, puis à son pays d'origine.

L'année de naissance

Lorsqu'on évoque un personnage depuis longtemps disparu, on ne considère pas comme anormal que sa date de naissance exacte soit oubliée. On est suffisamment heureux déjà si l'on connaît son année de naissance, qui intéresse de toute façon bien moins que ses actes et ses enseignements au cours de sa vie adulte. Mais ce n'est sans doute pas ce que pense le CZ qui a choisi d'examiner les récits de la nativité, et questionne  :

Ne devrait-on pas penser qu'une date de naissance est un fait brut et non une élaboration théologique ultérieure?

Ceci est un raisonnement anachronique d'un homme du XXe siècle habitué à la rigueur de l'état civil. Dans le monde antique, il fallait habiter une cité prospère et venir d'un milieu favorisée pour que votre date de naissance fût précisément enregistrée. Nous n'avons donc aucune raison de nous attendre à ce que celle de Jésus nous soient parvenue avec un quelconque degré de certitude. Tout au plus peut-on parler de probabilité qui pointe vers telle ou telle date. Malgré cela, nous allons voir que la question de la date de naissance de Jésus est moins confuse que le CZ ne la présente.

le recensement de Quirinius

Après nous avoir dit que l'évangéliste Matthieu place la naissance de Jésus au temps du roi Hérode, et que Luc la place soit sous le règne d'Hérode, soit quelques mois après sa mort, le CZ exhibe quelques incohérences chronologiques :

Mais le même Luc (est-ce vraiment le même Luc, d'ailleurs?) vient tout compliquer. Il précise que Jésus vient au monde pendant le premier " recensement de Quirinius ", gouverneur de Syrie. Ce premier recensement est connu : il fut ordonné par Rome pour fixer les taxes directes en Judée, en 6 de notre ère. Ce qui fait au moins 10 ans d'écart avec la datation précédente. L'incompatibilité est totale : Jésus est au seuil de l'adolescence chez Matthieu tandis qu'il vient de naître chez Luc.
Luc nous apprend plus loin que Jean Baptiste prêche en " l'an quinze du principat de Tibère ", soit en 28, et que Jésus commence peu après sa vie publique à " environ trente ans ". Une soustraction suffit à démontrer qu'il se trompe, puisque 28-6 =22 et non " environ trente "... Encore une erreur de prés de 10 ans.

Le CZ semble ne pas ignorer -mais pourquoi ne le dit-il pas plus clairement ?- que la référence à Quirinius a de bonne chance d'être une interpolation. La question n'est pas tranchée, et rien n'assure qu'elle le soit jamais. Toujours est-il que la référence à Quirinius doit être considérée avec la plus vive suspicion. Or les deux écarts de 10 ans que dénonce le CZ sont tous les deux construits en prenant Quirinius pour référence.

Si l'on retire Quirinius, et que l'on s'appuie sur les trente ans attribués à Jésus autour de l'an 28, nous faisons remonter la date de naissance de Jésus autour de -3 (rappelez-vous qu'il n'y a pas d'année 0 : après l'an -1 vient l'an 1). Autrement dit, les deux erreurs d'une dizaine d'années avancées par le CZ sont toutes les deux construites à partir de la même base, le recensement de Quirinius, alors même que le CZ semble en connaître le manque de fiabilité.

Penchons-nous donc sur ce "premier recensement de Quirinius" qui d'après le CZ date de l'an 6, et détaillons les raisons pour lesquelles le CZ aurait dû le considérer avec plus de prudence.

Un argument de datation

Si Quirinius a fait un recensement en l'an 6, rien ne nous garantit qu'il n'en ait pas mené un autre quelques années avant. Quirinius a-t-il pu faire un recensement avant l'an 6, par exemple en -3 comme le prétendent certains ? Le lecteur qui explorera les arguments de cette hypothèse notera avant tout l'incertitude qui pèse sur la question. En datant de façon péremptoire le recensement de Quirinius en l'an 6, le CZ fait preuve pour le moins de légèreté.

Un argument de critique des textes

Plusieurs exégètes estiment que la référence à Quirinius est tardive. Certains tiennent pour interpolés les deux premiers chapitres de Luc dans leur totalité. D'autres, sans aller aussi loin, soutiennent que le rédacteur qui a introduit le recensement de Quirinius est aussi celui auquel nous devons le prodigieux don des langues que reçoivent les apôtres à la Pentecôte (on retrouve une même perspective universelle) et que ces éléments sont les dernières retouches sur un ouvrage déjà quasiment constitué. Il est hors de question de rentrer dans ces débats de spécialistes. Retenons simplement que s'il y a, dans la datation de la naissance de Jésus, un élément de chronologie dont l'origine peut être qualifiée de tardive, c'est bien cette histoire de recensement.

Un argument théologique

Quelques inexactitudes se relèvent d'ailleurs dans l'évocation de ce recensement chez Luc : en effet, bien que la procédure décrite dans l'évangile de Luc semble correspondre à un recensement des habitants, il ne concernait normalement que la classe des citoyens, statut inaccessible à des villageois galiléens du Ier siècle. Il semblerait par ailleurs, d'après le témoignage de Flavius Josèphe, que le recensement de l'an 6 ne fut pas un recensement des habitants mais plutôt un inventaire fiscal dont le modus operandi était différent. Enfin, ce recensement fut local, et ne concernait pas l'ensemble du monde romain comme le prétend le récit évangélique.

Toutes ces déformations semblent mineures. Mais elles portent toutes leur orientation théologique : le but de l'évangéliste est de montrer d'une part que la nouvelle religion s'adresse à toute la terre et pas seulement aux juifs, et d'autre part que contrairement aux autres juifs, les chrétiens reconnaissent la légitimité temporelle de la puissance romaine. Alors que les juifs refusaient le recensement comme impie, interdit par la loi, Marie et Joseph se mettent en route pour se faire enregistrer par les romains. Il faut rendre à César ce qui est à César, nous dira l'évangéliste un peu plus loin, et l'obéissance de Joseph et Marie répond au même précepte de soumission au pouvoir temporel.

Cet argument n'annule pas nécessairement l'information du recensement. Il montre simplement que le rédacteur qui introduit le recensement avait ses raisons de prendre des libertés avec les faits, et qu'il a utilisé cette liberté, au moins sur les détails mineurs.

Un argument de construction littéraire

Le recensement est par ailleurs un motif littéraire qui permet de justifier le voyage que font Joseph et Marie, de Nazareth à Bethléem, ville où les prophéties annonçaient la naissance du sauveur.

Luc en effet introduit ce voyage par le recensement qui selon lui oblige chacun à aller se faire inscrire dans sa ville d'origine. Or nous venons de dire que ce déplacement est peu réaliste : si le recensement de Quirinius fut un inventaire fiscal, il ne demandait pas de déplacement particulier.

Là encore, nous sommes finalement face à une élaboration. En effet, si le vrai recensement n'a pu entraîner un déplacement de Galilée en Judée, ce voyage à Bethléem obéit clairement, lui, à une nécessité théologique : il fallait, pour l'identification du Messie, que ce dernier fût né dans la cité de David. Le recensement est ainsi l'artifice littéraire qui justifie le voyage nécessaire à la naissance messianique à Bethléem.

Comparaison avec les autres éléments chronologiques

Nous disposons ainsi de quatre bonnes raisons de douter de la solidité du recensement de Quirinius comme repère chronologique :

  • une raison textuelle (le recensement de Quirinius ne fait peut-être pas partie du texte originale)

  • une raison chronologique (le "premier recensement de Quirinius" a-t-il vraiment eu lieu en l'an 6 ?)

  • une raison apologétique (mettre en avant l'obéissance des chrétiens à l'ordre civil)

  • une raison littéraire (le recensement comme cheville causale plutôt que comme élément de datation dans l'économie de la narration)

Toutes ces raisons devraient inciter à ne s'appuyer sur Quirinius qu'après avoir exploité les autres données chronologiques plus solides. Mais le CZ néglige la prudence avec laquelle les historiens traitent cette question. Les contradictions que l'on peut bâtir sur cette références à Quirinius sont trop précieuses à la thèse mythiste pour que l'on s'embarrasse de scrupule et de rigueur historienne.

A contrario, on s'étendra longuement sur la date du 25 décembre, sur l'étoile de la crèche et les rois mages, sur la bûche de noël et sur le soleil invaincu. Tous ces éléments sont des insertions plus ou moins tardives dans le mythe de Jésus ; ils n'ont aucun lien avec l'historicité de Jésus, et sont ici du ressort de la promenade culturelle.

Les autres informations dans les évangiles

Le recensement de Quirinius semble donc une construction artificielle. On peut en dire de même de la référence à Hérode chez Matthieu, car avec les rois mages et le massacre des innocents, Matthieu joue évidemment sur le registre du conte. Au contraire, chez Luc, la référence à Hérode est peu suspecte de visée théologique, car d'une part elle n'a pas de fonction littéraire ni théologique, et d'autre part elle se rattache à Jean le Baptiste et non à Jésus. Enfin, la référence à la quinzième année du principat de Tibère ne correspond à rien que l'on puisse qualifier de théologique. Luc offre ici un trait de chronologie pure.

Les informations indépendantes

Or il se trouve (et le CZ n'en dit mot) que plusieurs auteurs chrétiens des premiers siècles nous donnent, dans des systèmes de datation indépendants les uns des autres, la date de -3 ou -4 pour la naissance de Jésus. La concordance des dates n'en garantit pas l'exactitude. Mais elle montre que si l'on néglige cette référence à Quirinius, dont nous venons de montrer qu'elle était fort suspecte, on recoupe la date de naissance entre l'an -3 et l'an -4, ce qui donne une fourchette dont l'amplitude n'est pas scandaleuse pour la date de naissance d'un petit villageois galiléen comme Jésus.

Objections mythistes ?

Face à ces arguments, le mythiste dispose de deux échappatoires. La première consiste à mettre en doute l'honnêteté des historiens eux-mêmes, en laissant sous-entendre que la démolition de la référence à Quirinius n'est pas objective, et que nous avons démontré à toute force ce qu'il nous plaisait de démontrer. Qui veut noyer son chien l'accuse de la rage, et à l'historien gêné par Quirinius, il ne manquera pas de bonnes raisons pour le disqualifier.

Cet argument ne tient pas, le lecteur peut s'en assurer facilement. Il lui suffit de relire notre démonstration, en vérifiant qu'à aucun moment nous ne nous sommes appuyés sur les contradictions internes à la datation pour disqualifier le témoignage. Bien au contraire, nous disposons de quatre raisons indépendantes pour mettre en doute la fiabilité du recensement comme donnée de datation ; notre conclusion semble donc solidement assise. Plût au ciel que les mythistes étayent toutes leurs conclusions d'un faisceau de preuves aussi fourni que le nôtre.

Nous avons déjà évoqué l'autre échappatoire mythiste : ce n'est pas parce que les témoignages solides convergent vers les années -4/-3 que la réalité du fait en est attestée. Un mythiste pourra toujours affirmer que cette convergence elle-même est une fabrication, une machination des témoins pour nous abuser.

Rien ne s'oppose a priori à une telle hypothèse. Encore faut-il lui donner des motifs, des moyens, des acteurs, bref : une apparence de vraisemblance.

Cette apparence de vraisemblance, peut-être le CZ pensait-il la trouver dans les élaborations de Guy Fau qui voit dans la date de naissance de Jésus une construction fondée sur des prophéties. Nous présentons en annexe une discussion de cette citation de Guy Fau que le CZ présente comme "éclairante". Comme les mythistes sont généreux en inexactitudes factuelles, omissions malencontreuses et raisonnements biaisés, et qu'ils nous en donnent ici un nouvel exemple, nous prendrons garde à ne pas nous baser sur leurs contributions pour juger des vraisemblances en histoire.

Il nous semble raisonnable de placer la naissance de Jésus aux alentours des années -4/-3, puisque tous les indices solides pointent sur cette date et que les objections avancées se révèlent infondées ; mais là n'est pas le point le plus important de notre examen.

En premier lieu, nous devons retenir que les belles incohérences avancées par le CZ ne tiennent qu'au recensement de Quirinius choisi comme base de datation, alors même que le CZ semble en connaître le manque de fiabilité. Sur cette question comme sur celles que nous avions déjà examinées, le CZ n'a pas su faire preuve de la moindre rigueur, et semble tout ignorer des outils et des méthodes qui fondent le travail de l'historien.

Les origines de Jésus

Autant que celles sur la date de naissance, les interrogations du CZ sur le lieu de naissance sont futiles. Le lieu de la naissance de Tibère est-il bien certain ? Celui de Sénèque ? Celui de Pilate ? Une incertitude sur le lieu de naissance de ces personnages importants affaiblit-elle les certitudes que nous avons quant à la réalité de leurs existences ? Et si nous acceptons une incertitude sur le lieu de naissance de Tibère, de Sénèque ou de Pilate, ne devons-nous pas les accepter a fortiori pour celles qui touchent la naissance de Jésus ?

La question qui se pose toujours à nous, la première question qu'un historien sérieux devrait évoquer, c'est celle de l'importance réelle de Jésus dans la société de son temps. Si l'on veut explorer l'existence d'un petit prophète juif, un rabbi qui le jour de son arrestation n'aurait guère pu rassembler autour de lui qu'une poignée d'hommes, il faut accepter que certaines zones d'ombre demeurent. Le lieu de naissance, par exemple, n'a aucune raison d'être connu avec fiabilité. Et lorsque le CZ nous dit que l'évangéliste Marc "donne à penser que Jésus est né à Nazareth", il n'a pour seul indice que les indications de Marc que Nazareth est la patrie de Jésus, où vit sa famille.

Cette confusion entre le lieu de naissance et la résidence familiale n'est pas illégitime : le lieu de naissance d'un petit paysan galiléen du Ier siècle a peu de chance d'être documenté de façon fiable ; mais il est probable qu'il se confond avec le lieu de résidence habituel. Plutôt que du lieu de naissance, parlons plutôt de la "petite patrie" de Jésus, sa localité d'origine, l'endroit où il a passé son enfance, où il a ses racines, et où demeure sa famille (on pourra, dans un second temps, estimer que cette petit patrie est probablement aussi son lieu de naissance, mais on est là dans le domaine de l'hypothétique, et même de l'anecdote).

Hésitant entre Bethléem et Nazareth, le CZ les écarte l'un et l'autre. Sa conclusion les enveloppe d'une même suspicion :

Non seulement on ne peut trancher en faveur de l'une ou de l'autre hypothèse mais elles apparaissent aussi invraisemblables l'une que l'autre. Contresens, reprise d'un mythe folklorique inséré dans la vie du Christ, justification a posteriori d'anciennes prophéties : autant de signes qui appellent à la méfiance.

Nous allons voir que la question se pose pourtant de façon radicalement différente pour l'une et l'autre localité. L'une d'elle concentrera effectivement les détails douteux. L'autre présentera au contraire de bien meilleurs titres à l'authenticité. Commençons par Bethléem.

Bethléem ?

Dans les évangiles, Bethléem est la ville de naissance de Jésus, et n'est rien de plus que cela. Encore cette naissance à Bethléem n'est-elle décrite que par Matthieu et Luc, et nos deux évangélistes s'opposent quant aux circonstances : pour le premier, la famille de Jésus vivait à Bethléem, mais émigre après la naissance, pour s'installer à Nazareth, après un détour par l'Égypte. Pour Luc, les parents du futur messie habitait à Nazareth, et c'est au cours du voyage du fameux recensement que Jésus naît à Bethléem. Dans les deux cas, rien ne rattache plus Jésus à Bethléem : par la suite, il n'y remettra pas les pieds, passant toute son enfance à Nazareth et ne descendant jamais jusqu'à Bethléem lorsqu'il voyage en Judée. De même, aucun de ses compagnons ni aucun membre de sa famille n'est réputé venir de Bethléem.

Nous avons dit en introduction que les récits d'enfance, dans les biographies antiques, ne présentent pas les meilleures garanties d'exactitude historique. Comme la référence à Bethléem est propre aux évangiles de la nativité, et qu'aucun élément dans la suite des évangiles ne vient corroborer cette origine, nous pouvons légitimement tenir Bethléem pour une référence fragile.

Or il se trouve que les rédacteurs des évangiles avaient des raisons théologiques de placer la naissance du sauveur à Bethléem. Il n'était pas besoin d'invoquer ici le dieu Thammouz comme le fait le CZ (nous verrons en annexe ce qu'il faut penser de la naissance de Thammouz célébrée à Bethléem) car l'histoire d'Israël suffit à donner à Bethléem une signification messianique forte. Bethléem est la cité davidique, celle où le grand roi d'Israël était né et avait reçu l'onction du prophète Nathan.

C'est à Bethléem et de la lignée de David, que d'après la bible, le sauveur devait naître. Quelque soit l'endroit où serait né Jésus en réalité, ceux qui le tenaient pour le messie avait toutes les raisons de placer sa naissance à Bethléem. C'est à ce schéma que répondent, chacun à leur manière, chacun avec ses variantes, les évangélistes Luc et Matthieu.


Nous avons ainsi pour Bethléem deux raisons majeures d'entretenir des soupçons : d'une part c'est la ville messianique par excellence, d'autre part les deux évangélistes qui l'évoquent l'introduisent de manière artificielle, sans cohérence avec le récit qu'ils donneront par la suite. En accord sur ce point avec le CZ, nous nous estimons donc en droit de tenir la naissance à Bethléem pour une construction théologique.


...et Nazareth ?

Si Bethléem présente des caractéristiques qui permettent de la tenir pour une construction théologique, Nazareth présente les caractéristiques opposées :

  • Alors que Bethléem n'est évoquée que par Matthieu et Luc, dans leurs évangiles de la nativité, Nazareth est donnée comme localité d'origine par les quatre évangélistes, et à plusieurs reprises, sur des épisodes différents qui concernent aussi bien la vie adulte de Jésus.

  • Nazareth n'est pas une ville annoncée par les prophéties tirées de l'Ancien Testament. La prophétie citée par l'évangile de Matthieu (Mt 2,23) ne provient pas de la bible. Peut-être est-elle inventée par le rédacteur ? Quoiqu'il en soit, cette prophétie ne désigne pas Nazareth expressément, et l'identification à Nazareth repose sur un jeu de mot.

  • Nous avons la trace de judéo-chrétiens du IIIe siècle qui se déclarent originaires de Nazareth, et apparentés à la famille de Jésus. Rien de tel pour Bethléem.

  • Les doutes du CZ quant à l'existence de Nazareth sont d'autant plus savoureux que Nazareth n'est pas seulement le village d'origine de Jésus. C'est aussi le lieu d'un échec de sa prédication : "nul n'est prophète en son pays", et du fait du scepticisme de ses concitoyens, à Nazareth, Jésus n'arrive pas à faire de miracles. Amis zététiques, Nazareth est le lieu du doute rationaliste ! Plus sérieusement, on ne voit pas pourquoi les évangélistes auraient conservé cette mention à Nazareth, lieu peu positif pour Jésus.

  • De même, à Nazareth rencontrons-nous aussi les frères et les soeurs de Jésus. On sait combien cette famille nombreuse a gêné les exégètes chrétiens. Tous ces éléments, s'ils ont été conservés alors qu'ils ne sont vraiment pas dans la ligne officielle, ont les plus grandes chances d'être authentiques.

  • Le comportement de Jésus et de ses disciples dans les évangiles correspond bien à celui de galiléens, qui seraient chez eux en Galilée, et un peu comme à l'étranger à Jérusalem, où leur provincialisme les trahit.

A l'exception du dernier, qui ne désigne pas spécifiquement Nazareth, ces arguments sont assez forts. Aucun n'est définitif. Mais nos mythistes ont-ils plus fort à leur opposer ? Pour mieux mesurer la validité de Nazareth comme localité d'origine de Jésus, analysons maintenant les raisons avancées par le CZ pour la rejeter.

Le CZ contre Nazareth

Allons pour Nazareth, en Galilée. Jésus n'est-il pas appelé " le Nazaréen "? Mais l'adjectif nazaréen entendu comme " homme du village de Nazareth " résulte d'une erreur de traduction de compilateurs tardifs. " De Nazareth " ou " nazaréthain " se traduit en grec par Nazarethenos, Nazarethanos, ou Nazarethaios et non par Nazarenos, Nazôraios ni même Nazarénos comme on le trouve dans les Évangiles (= " nazaréen "). Si dérivation il y avait, elle serait telle qu'elle prendrait figure d'exception. Le " nazaréen " se rapproche plus certainement du nâzir hébreu qui désigne " le saint " ou " le consacré ".

Essayons d'être plus précis que l'auteur de ces lignes. Effectivement, les évangélistes qualifient Jésus alternativement de "nazoréen" et de "nazaréen" (respectivement nazôraios et nazarénos).

nazoréen ?

La première de ces épithètes est appliquée à Jésus, mais aussi, dans les Actes des Apôtres, aux premiers chrétiens, et c'était probablement le terme sous lequel étaient connu l'ensemble des disciples de Jésus, avant qu'apparaisse le terme de "chrétien" (voir le procès de Paul, Act 24:5).

Ce "nazôraios" serait construit sur une racine araméenne qui évoquerait, comme le dit le CZ, une idée de pureté et d'observance. Son rapprochement avec Nazareth est artificiel. Certes, Matthieu nous dit que Jésus s'installe à Nazareth pour que soit remplie la prophétie "il sera appelé nazoréen", mais, nous l'avons dit plus haut, cette prophétie n'est pas connue par ailleurs et il est possible que Matthieu l'ait forgée pour l'occasion. D'autre part, il y a loin entre nazôraios et nazarénos et le jeu de mot qui permet d'accomplir la prophétie semble décidément boiteux.

Si Matthieu ne peut nous offrir qu'un mauvais jeu de mot entre "nazoréen" et "nazaréen", c'est que "nazoréen" et "nazaréen" s'imposaient à lui indépendamment l'un de l'autre, et que les deux termes appartenaient pour lui aux données de l'histoire.

...et nazarénien ?

La seconde épithète, "nazarénos" est une construction classique pour désigner l'habitant de Nazara. Contrairement à ce que prétend le CZ, c'est une forme standard que l'on retrouve ailleurs dans le Nouveau Testament : magdaléné pour Marie de Magdala (Lc 8:2), ou gerasénôn pour les habitants de Gerasa (Lc 8:26). "Nazarénos" l'habitant de Nazara, peut-il être celui de Nazareth ?

Pour cela, retournons aux évangiles. Nous y trouvons trois formes différentes pour désigner le même lieu : Nazareth, Nazaret, et Nazara. Les deux premiers termes correspondent probablement à la forme araméenne, et le troisième à une assimilation au grec, sur laquelle a été construite ensuite le nom des habitants. Ainsi en français le nom des habitants de Pékin est-il construit sur cet exonyme et non pas sur le nom chinois officiel "Beijing" ; à l'inverse, le nom des habitants de Londres est construit non sur l'exonyme français, mais sur l'anglais "London". Pourrait-on nous faire croire à l'inexistence des capitales chinoise ou britannique, sur la foi du fossé entre Pékin et Beijing, ou entre Londres et London ?

Nous retiendrons que l'exception que l'on voulait nous faire voir dans la dérivation Nazareth-Nazaréen s'efface si l'on considère l'interaction entre grec et araméen, les deux langues de communication de l'est du bassin méditerranéen au premier siècle de notre ère. Nous n'avons ici aucune exception linguistique, aucune erreur de traduction tardive, simplement un phénomène de déformation des termes géographiques d'une langue à l'autre.

C'est la logique qui parle ici, mais il est à craindre que le CZ refuse d'en convenir, lui qui nous a obligeamment donné le mot grec pour "nazaréen", mais a omis de faire la même chose pour "Nazareth". Il reste possible que cette omission soit fortuite. Le lecteur conviendra qu'elle est au moins malencontreuse. On aurait voulu faire exprès de nous perdre qu'on ne s'y serait pas pris autrement.

L'interprétation des historiens est donc la suivante : d'une part une secte nazoréenne dont Jésus est le représentant, peut-être seul, peut-être à la suite de Jean le Baptiste... Ce Jésus par ailleurs est né à Nazareth, et est donc Nazanénien. Par la suite, Matthieu l'évangéliste, juif pieux qui pouvait se sentir heurté de cette naissance obscure, justifie cette origine nazaréenne en rapprochant artificiellement nazarénien et nazoréen.

Les insinuations du CZ

Or face au scénario que nous proposons -un rapprochement artificiel et boiteux entre le nom de la secte nazoréenne et le village de Nazareth dont le fondateur était issu- les mythistes semblent totalement démunis. Que peuvent-ils donc opposer ? Une erreur de traduction ? Encore faudrait-il qu'ils l'étayent d'arguments : aucune raison ne nous est proposée pour cette erreur, rien ne nous explique pourquoi il fallait inventer une origine nazaréenne pour Jésus. Tout cela ressemble à une construction ad hoc, sans fondement autre que l'obligation pour le mythisme de se débarrasser à bon compte d'un détail que l'absence d'un motif de fraude fait généralement tenir pour authentique.

D'ordinaire, lorsqu'une erreur de copiste est alléguée, on met un point d'honneur à imaginer un scénario crédible pour cette erreur : ce qui a pu induire le copiste en erreur, les raisons pour lesquelles ni lui ni ses relecteurs ne se sont rendus compte de la bourde. Ici, nos mythistes sont obligés d'inventer une triple confusion : d'abord une déformation de nazoréen en nazaréen. Ensuite l'oubli que Nazoréen est l'ancien nom des chrétiens et non pas une origine géographique, et enfin la création ex-nihilo, à des fins théologiques, de la ville de Nazareth, création dont nous n'avons par ailleurs aucune trace.

Chacune de ces étapes présente son lot d'invraisemblances. Comment les premiers chrétiens ont-ils pu oublier par exemple que nazoréen était leur propre désignation première ? Cet oubli serait d'autant plus extraordinaire que le terme est utilisé dans le Nouveau Testament, pas seulement pour Jésus, mais pour tous les chrétiens dans les milieux araméens et hébreux. Ce scénario est tellement extraordinaire, que les mythistes prudemment évitent de l'aborder avec précision pour lui donner consistance.

De même, le CZ sait que l'existence de la ville de Nazareth peut servir d'objection importante contre la thèse mythiste. Il importe donc que ce village ait été construit tardivement. Une telle fondation tardive n'est pas démontrée, elle n'est même pas affirmée, mais seulement suggérée, une fois de plus grâce à l'argument du silence :

Circonstance aggravante pour Nazareth, aucun auteur du Ier siècle, juifs y compris, ne mentionne le nom de la bourgade. Elle n'apparaît dans les textes qu'à la fin du IIe siècle .

Y a-t-il une nécessité pour les sources juives de parler de Nazareth ? Avons-nous une carte d'état major de la Galilée du Ier siècle qui nous prouve que Nazareth n'existait pas ? Quels sont les lecteurs français qui ont entendu parler du village de Coole ? Si des historiens dans deux mille ans tombent sur un texte religieux qui parle de Coole, auront-ils le droit de dire qu'au début du XXIe siècle ce petit village, à une dizaine de kilomètres à l'ouest de Vitry-le-François, n'existait pas ? Nous sommes là devant les limites de l'argument du silence : nous n'avons pas de preuve formelle que Nazareth existait au Ier siècle, certes, mais avons-nous des raisons de suspecter une fondation tardive ? Le CZ en tout cas ne les donne pas. Il ne formule même pas l'hypothèse de cette fondation tardive. Incapable de la justifier, il se contente habilement de la suggérer.

Malgré ces multiples difficultés, nulle part le scénario acrobatique du CZ ne reçoit la moindre tentative de justification, ni même le début d'une mise en forme explicite. Tout ne repose que sur des insinuations : le CZ prétend débusquer des bizarreries dans les textes, mais ne déduit jamais de ces bizarreries une conclusion positive. Nous sommes priés de croire que ces insinuations constituent autant de preuves de la thèse mythiste.

Il n'est pourtant pas difficile de les jeter à bas : pour quelle raison des chrétiens auraient ils inventé cette ville de Nazara ? Pour faire un jeu de mot boiteux avec le mot "Nazor" en hébreux ? Pour accomplir une prophétie mineure ? Nul doute qu'entre nazoréen et nazarénien, le jeu de mot a été fait (Mt 2:23), mais nul doute non plus que ce calembour est boiteux. S'ils avaient réellement inventé une fausse origine pour obéir à la prophétie, les plaisantins auraient pu choisir un nom plus proche de "nazôraios", pour nous offrir un jeu de mot plus solide, et il se seraient débrouillés pour que leur mythe correspondît plus fidèlement à la prophétie qu'il est censé accomplir.

Plus probablement les évangélistes ont-ils dû se contenter d'un jeu de mot boiteux et d'une prophétie à moitié accomplie, simplement parce que l'histoire de Jésus, originaire de Nazareth, existait en dehors de toute prophétie, de toute construction théologique, et qu'elle imposait ses limites historiques à l'accomplissement des prophéties et à la fidélité des jeux de mots.

Bilan

Nous avons cité in extenso l'argumentation du CZ contre Nazareth. Elle se résume à un argument du silence, et à une analyse étymologique partiale, donc erronée. Rien de plus. C'est à partir de ces attendus que le CZ prononce l'égale invraisemblance de Bethléem et de Nazareth ?

Nous avons montré ce que valent ces deux arguments. A contrario, lorsque la comparaison est menée dans le détail, elle tourne largement à l'avantage de l'authenticité de Nazareth. Surtout, une fois reconnue que la naissance à Bethléem est de nature légendaire, le fait même que pour placer la nativité à Bethléem il faille expliquer le voyage depuis Nazareth indique que la référence à Nazareth s'imposait au rédacteur, avant l'introduction de Bethléem dans le récit. Elle s'imposait très probablement parce qu'elle était connue des premiers chrétiens, et la vraisemblance nous souffle que Nazareth est une donnée historique.

Le mythiste pourra toujours répondre que l'on a affaire ici à deux rédactions théologiques successives, la première introduisant Nazareth sur un mauvais jeu de mots, la seconde ajoutant Bethléem pour obtenir une caution royale. Mais une telle construction est arbitraire, sans justification ni motif autre que la nécessité de faire de Jésus un pur mythe. Si les hypothèses de rédaction multiple des évangiles se justifient dans de nombreux cas, celle qui nous occupe ici ne résiste pas au rasoir d'Occam : la naissance de Jésus à Nazareth n'a rien de théologique, elle est même contraire à toute théologie. On peut donc raisonnablement la tenir pour historique.

Nazareth est le lieu qui a la faveur des spécialistes. On n'est pas ici dans le domaine de la certitude, mais les plausibilités que nous invoquons restent dans le domaine du doute raisonnable que pratiquent habituellement les historiens. Quant à la balance égale que le CZ voudrait tenir entre Nazareth et Bethléem, les poids en sont grossièrement faussés.

Conclusion

La référence au recensement de Quirinius est de faible valeur, et la date probable de naissance de Jésus est -4/-3. Nazareth est la localité dont Jésus est originaire, celle où il a ses attaches, celle où logiquement il a dû naître. La naissance à Bethléem n'est pas impossible, mais elle semble peu plausible, et ressemble plutôt à une construction théologique.

Pour l'année de naissance comme pour la ville d'origine de Jésus, nous avons vu comment le CZ a rendu indécidable et obscure des questions que les historiens avec un peu de méthode débrouillent facilement.




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Références

- On trouvera des miracles entourant la naissance et l'enfance des grands hommes dans de nombreux textes de l'antiquité, par exemple chez Plutarque, les chapitres 2 et 3 de la vie d'Alexandre (par exemple dans la collection Guillaume Budé, édition des Belles Lettres, 1975). Chez Suétone, on pourra consulter la vie des douze César, Auguste, chapitre 95 ss. (toujours dans la collection Guillaume Budé, 1994, ou au Livre de Poche).

- Au sujet des incertitudes qui pèsent sur Quirinius, le site Loukas est intéressant, même s'il manifeste une religiosité parfois hors de propos.

- Les occurrences de Nazareth, nazoréen et nazarénien, ainsi que les différentes formes qu'elles prennent dans le nouveau testament peuvent être contrôlées sur l'un des nombreux sites proposant le texte de la bible en grec avec moteur de recherche. Par exemple le serveur de l'Université Biola. Si ça ne marche pas, essayez en passant par le NT Gateway.
Pour faire la recherche :
    1- sélectionner le texte grec (Greek NT NA 26/27) à la place de la version standard américaine
    2- sélectionner l'ensemble de la bible (Whole Bible) ou seulement le Nouveau Testament (NT)
    3- taper la racine "nazar" dans la fenêtre de recherche
    4- cliquer sur OK
Vous voyez apparaître toutes les occurrences de "Nazareth" et "nazareéen" dans le Nouveau Testament. Vous pouvez faire la même opération avec "nazor", et avec n'importe quelle chaîne de caractère. Attention néanmoins aux effet de la translittération des caractères grec en ascii (Jésus, par exemple, se transcrit "ihsou", avec une racine "ihs" !)

- Pour l'année de naissance de Jésus, on regardera l'excursus 1, in L'Évangile de l'enfance (Lc 1-2) selon le proto-Luc, M.-É. Boismard, Gabalda 1997, et le résumé de cet excursus sur le site web de l'Ecole Biblique.

- La tradition d'une famille judéo-chrétienne se déclarant apparentée à Jésus et originaire de Nazareth, est citée par M. F. Baslez, Bible et Histoire, p161, n2, qui renvoie aux Actes de Conon, 4:6, cité par H. Musarillo.

Annexes

Nous proposons ici une série de critiques qui n'avaient pas leur place dans le développement principal. Ainsi, puisque nous avons identifié en Bethléem une reconstruction théologique tardive, nous n'avons pas abordé les erreurs du CZ au sujet de Bethléem. De la même façon, puisque notre propos était la critique des arguments émis par le CZ, nous sommes passés rapidement sur la longue citation de Guy Fau. Nous revenons donc en annexe sur ces éléments :


Les cultes païens à Bethléem

Nous avons dit plus haut que la naissance à Bethléem est un élément à écarter dans le dossier de l'historicité de Jésus. Mais il reste intéressant, à titre d'illustration des dérives du CZ, de regarder ce qu'il nous raconte des cultes païens qui avaient lieu à Bethléem :

On sait qu'aux environs de Bethléem, des païens célébraient la naissance du dieu des céréales Tammouz (Adonis). Comme Hermès, Dionysos, Mithra ou Zeus, le dieu phénicien naissait dans une grotte, autre symbole, celui de la Terre-mère, de la matrice universelle - c'est bien ainsi, d'ailleurs, que nous représentons encore la crèche de Noël, popularisée au XIIIe siècle par St François d'Assise, à laquelle la tradition a ajouté le " boeuf et l'âne ", pour confirmer une prophétie d'Isaïe délaissée par les évangélistes. Les premières communautés chrétiennes ont donc investi ce site avec le désir de s'approprier un lieu sacré.

Voilà encore un point sur lequel l'absence de référence précise est ennuyeuse. "On sait qu'aux environs de Bethléem, des païens célébraient la naissance du dieu des céréales" nous dit le CZ, sans nous indiquer d'où vient se renseignement, sans préciser non plus la date à laquelle ce culte à Thammouz était en activité.

Or jusqu'en 70, l'existence de ce culte à Thammouz pose problème. Bethléem se trouve en Judée, très proche de Jérusalem. Comment imaginer que les juifs du Ier siècle pouvaient rendre un culte à un dieu païen, ou même laisser des païens étrangers venir rendre un culte sur la terre d'Israël ?

En réalité, il y a fort à parier que les informations du CZ dérive d'une citation de Saint Jérôme (Lettres, 58:3) curieusement interprétée pour les besoins de la démonstration. Nous donnons ici la citation, que l'on comparera avec ce que le CZ en tire :

De l'époque d'Hadrien au règne de Constantin, pendant cent quatre-vingts ans environ, sur l'emplacement de la résurrection une image de Jupiter, sur la roche de la croix, une statue en marbre de Vénus, dressées là par les païens, y recevaient un culte ; les auteurs de la persécutions s'imaginaient qu'ils nous oteraient la foi en la résurrection et en la croix, parce qu'ils avaient souillé les lieux saints par leurs idoles. Bethléem, qui est maintenant nôtre, l'endroit le plus auguste de l'univers, de qui chante le psalmiste : "la vérité est sortie de la terre", était ombragée par le bois sacré de Thammouz, c'est-à-dire d'Adonis, et dans la grotte où naguère vagit le Christ nouveau-né, on pleurait l'amant de Vénus.

La comparaison de ce texte avec celui du CZ appellent quelques remarques :

  • La mention du culte d'Adonis à Bethléem, et l'indication de la grotte de la nativité sont deux indices que le premier texte, directement ou indirectement, dérive du second.

  • On notera que Jérôme aurait pu inventer cette histoire de Thammouz pour noircir les païens, auteurs des persécutions. Jérôme écrit aux alentours de 400, soit presque un siècle après la disparition supposée de ces cultes païens. D'après les critères même du CZ, le témoignage de Saint Jérôme devrait être pris avec la plus extrême prudence, d'autant plus que Jérôme est chrétien...

  • Il y avait une grotte dédiée à Thammouz à Bethléem, nous dit Jérôme. Puisque Thammouz est réputé être né dans une grotte (du moins est-ce ce que prétend le CZ : nous n'en avons pas trouvé confirmation pour le moment) le CZ nous affirme que c'est sa naissance qui était commémorée à cet endroit, alors que Jérôme nous dit qu'on pleurait, ce qui plaide plutôt pour des célébrations de la mort de Thammouz : il est peu courant de pleurer une naissance.

  • Jérôme nous dit explicitement que les cultes païens à Jérusalem ont été installés au cours du règne d'Hadrien. C'est sans doute après la révolte de Bar Kocheba qu'il faut placer cette colonisation religieuse. Il est implicite que pour Saint Jérôme, l'installation du culte de Thammouz à Bethléem date de la même période. Nous avons déjà dit que les juifs n'auraient pas toléré un tel lieu de culte au temps d'Auguste.

En fait, l'ensemble du texte du CZ semble inspiré d'une analyse de Sir James Frazer paru dans "le rameau d'or". C'est à Sir James Frazer en particulier que le CZ emprunte l'idée que le mythe de la naissance de Jésus à Bethléem est une récupération du culte d'Adonis. Pour asseoir l'hypothèse que le culte de Thammouz précède la légende de Jésus à Bethléem, Sir James Frazer invoque un lien naturel entre Thammouz, dieu des céréales, et Bethléem, littéralement "Maison du pain".

L'argument de Frazer pose plus de difficultés qu'il n'en résout : on remarque premièrement que si Thammouz est le dieu des céréales, la "Maison du pain" et la "Maison des céréales" ne sont pas tout à fait la même chose. Par ailleurs, comme le nom de Bethléem est attesté plusieurs siècles avant notre ère, il faudrait alléguer la permanence de ce culte de Thammouz sur plusieurs siècles. La construction semble fragile, sir James Frazer en est conscient, et il l'enveloppe de nombreuses précautions oratoires.

En réalité, il semble très difficile que le culte de Thammouz se soit perpétué sur le territoire d'Israël malgré les vicissitudes du temps. Les persécutions anti-paganistes de la dynastie des Macchabée, pour ne citer que celles-là, aurait dû lui porter un coup fatal.

l'hypothèse de Frazer semble donc bâtie sur du sable. Si la divagation, sur ce point, n'est pas le fait du CZ, du moins peut-on alors lui reprocher de l'avoir prise pour argent comptant, et de s'être passé des nombreux garde-fous et avertissements dont Sir James Frazer avait jugé prudent de se couvrir.

Une fois de plus, nous devons nous avancer avec prudence. En l'absence de références précises, nous ne pouvons exclure que les renseignements du CZ dérivent d'une autre source que Saint Jérôme revue par Sir James Frazer. Mais comme nous savons que les mythistes français font usage des textes de Saint Jérôme (voir la citation de Guy Fau ci-dessous), ainsi probablement que de Sir James Frazer (voir la partie D), l'identification des sources que nous proposons ne nous semble pas déraisonnable.

Il est possible aussi que le CZ ne puise pas directement ses informations chez Sir James Frazer : les divergences de détails (que l'on pourra vérifier en consultant le texte de sir James Frazer) nous incitent à penser que nous avons affaire à un argumentaire recopié plusieurs fois par les mythistes jusqu'à la version donnée ici par le CZ.


L'annonciation : Tirésias et Gabriel

D'autres mythes païens ont influencé les premiers chrétiens dans leur représentation des parents de Jésus. La résignation de Joseph à son sort peu enviable est identique à celle d'Amphitryon dont la femme Alcmène partage sa couche avec Zeus - Alcmène, qui a droit comme Marie à son Annonciation en la personne du prophète Tiresias, dont les paroles (" Réjouis-toi, toi qui a mis au monde le plus vaillant des hommes... ") rappellent étrangement celles de l'ange Gabriel : " Réjouis-toi, comblée de grâces (...) Voici que tu concevras dans ton sein et enfanteras un fils (...). Il sera grand et sera appelé Fils du Très-Haut ".

Pour avoir une vue plus exacte des rapports entre l'annonciation à Marie et l'oracle de Tirésias, il faudrait lire les phrases en grec. Si nous en restons au français, on ne voit qu'un seul point de vocabulaire commun entre les deux phrases : "réjouis-toi ". En grec c'est simplement une manière de se dire bonjour. Mais reprenons donc les points communs et les différences entre ces deux exemples :


  • Deux femmes qui conçoivent de manière surnaturelle, par une intervention divine. Ce n'est évidemment pas une coïncidence, mais un lieu commun attaché à la naissance des grands hommes de l'antiquité gréco-romaine, ainsi que le CZ le reconnaît lui-même.

  • Comme tous les cocus de ces adultères divins, les époux trompés mettent beaucoup de bonne grâce ou de naïveté à accepter leur mauvaise fortune. C'est le cas du mythique Amphitryon autant que de Philippe, le père d'Alexandre.

  • Les deux femmes reçoivent un oracle sur le destin fameux de leur rejeton. Là aussi, cet oracle répond à un genre connu qui n'est pas l'apanage des héros de mythologie. Les récits d'enfance des hommes illustres fourmillent de prophéties glorieuses. Celles-ci sont peut-être plus glorieuses que la moyenne ? Cela reste à démontrer. Par ailleurs, on note que la Vierge Marie reçoit son oracle avant la conception, alors qu'Alcmène semble recevoir le sien après la naissance.

  • Les deux oracles commencent par les mots "Réjouis-toi", qui signifient tout simplement "bonjour".

Le rapprochement proposé par le CZ manque donc de pertinence. Il ne repose que sur des analogies ténues, qui toutes se rattachent aux cadres anthropologiques ou linguistiques de l'antiquité gréco-romaine. Tout ce que l'on peut en dire, c'est que la conception et la naissance de Jésus répondent à des schémas trop largement répandus pour prétendre que l'histoire de Marie dérive de celle d'Alcmène.

Ainsi que le reconnaît le CZ, le merveilleux que les évangélistes ont attaché à la naissance de Jésus n'est pas l'apanage des héros de mythologie, et on le retrouve tout autant chez des personnages historiques :

...Les naissances miraculeuses étaient aussi attribuées aux sages et aux grands philosophes, tels que Pythagore, né d'Apollon et de la vierge Pythais, ou Platon, fils de Périctone et du même Apollon. Par ce procédé narratif, les anciens exprimaient couramment le caractère divin ou exceptionnel de l'être vénéré.

La présence du merveilleux dans les évangiles est simplement le signe que les chrétiens ont divinisé le fondateur de leur secte. Il ne permet pas de prononcer l'inexistence de ce fondateur, pas plus qu'il ne pourrait permettre de douter de celle de Pythagore ou de Platon.


Une citation de Guy Fau

Pour illustrer le caractère mythologique de la date de naissance de Jésus, le CZ s'appuie sur une longue citation de Guy Fau. Ce dernier appartient à la tradition mythiste française qui trouve sa source dans les publications de Paul-Louis Couchoud, et s'est perpétuée ensuite au sein du cercle Ernest Renan. Ce sont là les seuls titres auxquels puissent prétendre Guy Fau. Pour le dire autrement, son autorité d'historien est nulle, et nous sommes en droit d'examiner chacune de ses affirmations avec la plus grande suspicion.

Les démonstrations de Guy Fau valent celles du CZ, c'est-à-dire à peu près rien. Reprenons en les différents termes, et tout d'abord la présentation qu'en fait le CZ :

Pour expliquer la date de naissance de Jésus rapportée par les évangélistes, le mythologue Guy Fau a soulevé une hypothèse qui a le mérite de coller à la mentalité et aux usages juifs du Ier siècle

Cette affirmation est pure rhétorique : le lecteur sera bien en peine de trouver dans le texte de Guy Fau la moindre référence à la mentalité ou aux usages juifs du Ier siècle. Mais que connaît le CZ des usages et des mentalités juives du Ier siècle ? Il faut donc prendre cette introduction comme une manière de meubler la conversation.

Les juifs, écrit-il, ne se contentaient pas d'attendre vaguement la venue du Messie, ils savaient à quelle époque il devait paraître, car des prophéties permettaient de prévoir la date de cet événement (...)

Une telle affirmation ne repose certainement sur aucun témoignage juif ni païen. Les auteurs qui nous ont transmis ces prophéties sont les auteurs chrétiens. En règle générale, la suspicion que les mythistes entretiennent vis-à-vis des témoignages chrétiens disparaît lorsque ces témoignages peuvent servir dans le sens de la thèse mythiste. En particulier dans le cas des prophéties accomplies en Jésus, les mythistes négligent toujours d'examiner si ces prophéties évoquées par les chrétiens existaient déjà au premier siècle, ou si elles ne sont pas plutôt des constructions chrétiennes postérieures, élaborées pour asseoir la légitimité messianique de Jésus.

Flavius Josèphe, écrivant avec prudence à l'usage des Romains, signale discrètement qu'une prophétie est à l'origine de la révolte de 67 : " Ce qui excita les Juifs à la guerre, c'était un oracle équivoque des Écritures annonçant qu'un homme sorti du pays deviendrait ALORS le maître du pays"(Guerre des Juifs, VI-5). Les Romains aussi connaissaient cette prophétie, et Suétone nous apprend qu'ils tentèrent de la détourner au profit de Vespasien : cela ne pouvait convenir aux juifs! Or l'oracle n'était pas du tout équivoque, mais fort clair ;

Si l'oracle était fort clair et qu'il désignait le début du Ier siècle, il faudra nous expliquer pourquoi ni Josèphe, ni Suétone, ni les juifs qui ont déclenché la révolte de 67 ne se sont rendus compte qu'ils faisaient erreur et arrivaient tous trop tard. En attendant cette explication, nous ferons confiance à Flavius Josèphe plutôt qu'à Guy Fau, et nous persisterons à tenir la prophétie pour équivoque.

il s'agit de la parole de Jacob : "Le sceptre ne sera pas ôté de Juda, ni le bâton de commandement d'entre ses pieds, jusqu'à ce que vienne Shiloh (l'Envoyé?), à qui tous les peuples obéiront " (Genèse, XLIX-10). Sous réserve de la traduction exacte de "Shiloh", qui a donné lieu à bien des commentaires mais où tout le monde s'accordait à voir une désignation du Messie, la date prévue peut être fixée avec exactitude.

Cet extrait de la Genèse a effectivement donné lieu à bien des supputations. La façon dont Guy Fau en parle est loin d'être claire : devons-nous comprendre que cette prophétie était décodée comme prophétie messianique au temps de Jésus par les juifs eux-mêmes ? Dans ce cas, nous sommes en droit de demander une référence à l'appui de cette affirmation, car nous savons que la prophétie a été aussi utilisée par les chrétiens pour confirmer, a posteriori, la messianité de Jésus.

Saint Jérôme est l'un des témoins, dans la tradition chrétienne, de l'usage apologétique de cette prophétie. Saint Jérôme vécut à la fin du IVe siècle et au début du Ve : c'est un peu tard pour prétendre que ses supputations ont influencé les évangiles. Par ailleurs, s'il se confirmait que les allégations de Guy Fau repose uniquement sur le témoignage de Saint Jérôme, nous aurions ici un nouvel exemple de rigueur à géométrie variable : une méfiance vis-à-vis des témoignages chrétiens qui s'évanouit au moment même où le témoignage permet de plaider à charge.

Or, que la rigueur mythiste soit orientée en premier lieu par les conclusions qu'elle veut atteindre, Guy Fau nous le confirme aussitôt :

Le sceptre est sorti de Juda en -40, lorsque l'usurpateur Hérode (le grand) s'est fait reconnaître roi, avec l'appui des Romains, à la place du descendant légitime. Mais sous le règne d'Hérode, la Palestine est encore restée indépendante, il y avait encore une apparence de "sceptre". Par contre, cette apparence même a été détruite en +6, lorsqu'un procurateur romain s'installa en Judée.

Guy Fau a certes l'honnêteté de mentionner la prise du pouvoir par Hérode en -40, qui correspond au passage d'une dynastie juive à une dynastie étrangère (convertie au judaïsme, mais ne descendant pas de Juda). Il aurait pu parler aussi de la prise de Jérusalem en -63 par Pompée qui avait profané le temple : c'était là une des premières atteintes romaines à l'indépendance d'Israël. On pourrait aussi citer la date de 44, quand meurt le dernier roi de la dynastie d'Hérode, ou encore la révolte juive de 67, comme Josèphe nous le suggère. Sur une période d'un siècle et demi, nous avons trois ou quatre dates qui correspondaient à la prophétie aussi bien, voire mieux, que celles que va retenir Guy Fau. Sa conclusion :

En négligeant le règne d'Hérode, sous lequel il ne s'était rien produit, le Messie devait donc paraître, soit à la mort d'Hérode (-4), soit, au plus tard, en +6.

repose donc sur du vent. En particulier, on ne voit pas de quel droit il "néglige" le règne d'Hérode. L'accession d'Hérode au pouvoir correspondait pourtant parfaitement à la prophétie : apparence de spectre ou pas, Hérode n'était pas issu de Juda. A l'avènement d'Hérode, Juda a perdu définitivement le bâton de commandement. Ainsi, le jour où Hérode monte sur le trône, la prophétie est d'ores et déjà accomplie, sauf à jouer sur les termes.

Sous le règne d'Hérode, il ne s'est rien produit nous dit Guy Fau, mais le règne d'Hérode lui-même est l'événement qui remplit les conditions de la prophétie. Ainsi, si les chrétiens avaient inventé Jésus, ils l'auraient fait naître avant le règne d'Hérode, où à son début. S'ils ne l'ont pas fait, c'est que leur imagination était bridée par la réalité des faits.

Et telle est l'origine des dates attribuées à la naissance de Jésus : Matthieu le fait naître dans la dernière année d'Hérode (-4), Luc au temps du recensement (+7), car on ne pouvait hésiter qu'entre ces deux dates, séparées par un intervalle de 10 ans.

On notera que Guy Fau se met en contradiction avec lui-même puisqu'il renvoie à l'an 7 ce qu'il plaçait deux lignes plus haut comme "au plus tard en +6". On nous rétorquera que la précision de la naissance de Jésus n'est pas à une année près, ce qui est vrai. Mais en étendant d'un ou deux ans toutes les dates, on s'autorise beaucoup d'à-peu-près, et on augmente considérablement la probabilité de trouver des coïncidences frappantes.

Sur le choix de la date exacte, il faut croire qu'on ne s'était pas mis d'accord (...) La naissance de Jésus n'est donc pas rattachée à un fait historique, mais à une prophétie.

Le principe du raisonnement de Guy Fau était de dire que puisque la prophétie expliquait tout, on pouvait se passer de Jésus comme fait historique. Ce type de raisonnement en lui-même fait difficulté, et demande à être manié avec précaution : la prophétie pourrait aussi bien avoir été récupérée pour la circonstance, justement pour rendre compte des faits historiques réels et légitimer l'interprétation que les chrétiens voulaient en donner.

Par ailleurs, la coïncidence de la débâcle du royaume juif avec la naissance de Jésus n'a rien en soit d'extraordinaire. Que la religion chrétienne soit née précisément au moment où sombrait l'indépendance juive est un fait que l'on peut expliquer en décrivant le christianisme naissant comme une sublimation du sentiment nationaliste juif tenu en laisse par le pouvoir romain. Que ce fait puisse être transformé en argument de l'inexistence de Jésus, voilà qui est pour le moins surprenant.

Mais nous n'avons pas besoin d'aller si loin : les termes de la prophétie, si on les prend au sens large, peuvent s'appliquer à autant de dates plausibles que l'on souhaite, surtout si l'on s'autorise des décalages d'un ou deux ans. Si on la prend au sens strict, elle aurait dû faire naître le messie aux alentours de -40. Si les chrétiens n'ont pas pu forger une date si haute, c'est -explication la plus simple- qu'ils étaient contraints par la réalité des faits. L'escamotage que Guy Fau tente sur cette question est bien plus éclairant quant à l'honnêteté intellectuelle des mythistes que relativement à l'historicité de Jésus.

 
 




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